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Babel, Chapitre 2, Le vent se lève

  • Photo du rédacteur: Martin Perrin
    Martin Perrin
  • 21 mars
  • 19 min de lecture

Sommaire

Chapitre 2 - Le vent se lève

Chapitre 3 - Quand le tonnerre gronde

Chapitre 4 - Déluge

Chapitre 5 - Et les éclairs jaillirent

Chapitre 6 - Les vents s’essoufflent

Chapitre 7 - La pression retombe

Chapitre 8 - L’aube arrosée

Finale


***


All my bags are packed

I'm ready to go

I'm standin' here outside your door

I hate to wake you up to say goodbye


La douceur dans la voix de Chaisee, que tout le monde appelait Chai, tranchait avec l'atmosphère pesante de la terrasse. Il faisait lourd. Mais elle n’avait pas l’air de s’en soucier. Elle était assise, ses longues jambes nues croisées en tailleur, sur l’un des canapés. Penchée sur la table basse, elle répétait avec soin ce premier couplet de Leaving on a Jet Plane. Depuis que Gaël lui avait donné quelques clefs pour apprendre, elle ne quittait plus le ukulélé. Pour débuter, elle avait jeté son dévolu sur ce titre de la fin des années soixante. Même en Thaïlande, on écoutait en boucle les chanteurs américains. Elle répétait donc, fidèle à elle-même. Les mots de John Denver prenaient une dimension singulière dans l’encombrement des sacs de voyage et des cartons d’une maison sur le départ. 

Des tâches indélébiles parsemaient les lattes du parquet, vestiges de nombreuses soirées bien arrosées, peut-être trop. Quand Sasha entra, le parfum de tabac froid lui donna des hauts-le-cœur. Cet espace d’extérieur, seulement abrité par le toit, empestait la cigarette et l’alcool. Des affaires empaquetées étaient entassées aux quatre coins du patio, vidé et astiqué. Elle découvrait peu à peu l’envers du décor. Gaël ne lui avait jamais caché que ses colocataires étaient fêtards. Elle s’en était même secrètement réjouie, se disant qu’ils l’aideraient à se détendre. Elle ne s’attendait pourtant pas à cette ambiance. C’était comme s’introduire dans un PMU en liquidation.     


Sasha sentait l’eau former un ruisseau, qui partait de sa tête et finissait sa course entre ses jambes. Quelques gouttes commençaient à s’écouler au sol. Elle n’avait pas fière allure, et cette fuite n’arrangeait pas le tableau. Derrière Chai, elle n’en menait pas large. C’était le jour et la nuit. Ses yeux en amande, sa silhouette élancée, ses cheveux couleur orangée… Elle était faite pour être mannequin. Dans sa nonchalance, elle n’avait pas encore daigné lever le regard sur eux. Sasha en profita pour poser son sac sur la flaque en formation. Il faudrait bien se satisfaire de ce cache-misère en attendant qu’elle puisse éponger. 

Elle ne reconnaissait pas l’air que Chai susurrait. Au point qu’elle se demanda si elle chantait dans sa langue. Elle était fatiguée. Il faut dire que même en chantant, Chai avait un accent thaï à couper au couteau. Son placement était décalé et certaines de ses intonations sonnaient faux. Mais l’ensemble restait agréable. La mélodie se teintait d’une délicatesse orientale qui berçait l’auditoire invisible. Quand elle acheva, la voix en point d’orgue, Gaël et elle applaudirent. Ils la firent sursauter.

  • Oh my god ! You scared me to death !* dit-elle, prise d’un rire nerveux, mais  débordant d’une joie communicative.

  • Oh mon dieu ! Vous m'avez fait sacrément peur !* 


Gaël lui dit qu’iels n’avaient pas osé l’interrompre, qu’elle avait fait beaucoup de progrès. Elle le remercia mille fois, avec l’exagération digne d’une comédienne débutante. Chai avait 28 ans. Elle était dans la fleur de l’âge. Elle était venue tenter sa chance à Los Angeles, où, à défaut de succès, elle avait rencontré Oscar. Malgré quelques rôles et beaucoup de figuration, dans des productions hollywoodiennes aux relents de navet, elle n’avait pas encore percé. Même son charme naturel ne lui avait décroché que quelques poses éphémères dans des studios sans budget, pour des publicités anecdotiques. C’était un début timide, mais ce n’était pas rien. En attendant la gloire, elle s’était repliée sur San Francisco. De ses mains manucurées et maladroites, elle servait de grands verres au Little deuce cup, le café où la moitié de la maison travaillait. Son diminutif venait de là. Au Little deuce cup, Oscar servait des chaï, et Chai servait pour son Oscar. Il était le manager, chargé de l’équipe en salle et en terrasse. 

Quand Gaël lui avait raconté cette histoire, Sasha n’avait rien compris. C’était une inculte de l’univers des cafés hipsters, à base de curcuma ou d’autres épices. Elle ne comprenait pas comment on pouvait commander des boissons chaudes à 45°C dehors. La fumée des incendies ne leur suffisait pas ? Il leur en fallait qui s’échappe de leurs breuvages. Sasha aimait les choses simples. Pour elle, une orange pressée valait bien toutes les déclinaisons sophistiquées qu’on pouvait trouver in. Malgré tout, elle trouva que Chai portait bien son surnom. La couleur de sa peau, le miel dans ses paroles… Autant de notes qui rappelaient la saveur de ce thé cosmopolite.

Gaël, qui vouait culte et fascination aux langues, aimait rappeler que chai était le mot hindi, mais aussi russe, pour parler d’un liquide infusé. Il l’appelait donc “l’internationale”. De tous les pensionnaires de cette maison de fous, c’était Chai qui avait vu le plus de pays. Et de loin. Malgré une concurrence très rude, dans cette génération d’expatrié·es, qui ne respirait plus que pour voyager. Elle avait quitté la Thaïlande à 20 ans pour devenir hôtesse de l’air aux Émirats Arabes Unis. Elle avait sillonné le ciel, parcouru des milles et des milles, marché sur tous les continents. Pour autant, elle n’était jamais vraiment redescendue sur terre. Elle planait toujours à mille pieds d’altitude, les yeux dans le lointain, l’attitude désinvolte. 

  • Bonjour ! Je m’appelle Chaisee... Chai ! Vous Sasha ?

  • Bonsoir, oui, c’est moi. Gaël m’a beaucoup parlé de vous ! Bravo. C’était vraiment très beau. 

  • Oh ! Vous être très gentille… That’s all I can do !* gloussa-t-elle.


Sasha la rassura en la complimentant sur son français, qui était à peu près aussi brillant que son anglais. 


  • You must be so happy !** s’exclama Chai avec un grand sourire. 

* C'est tout ce que je peux faire !







** Vous devez être tellement heureux·ses !


Elle ? Sasha ? devait être si heureuse ? Après six mois, il fallait bien, se dit-elle. Ou bien leur parlait-elle à tous les deux ? Ou seulement à Gaël ? You… Elle se surprit à maudire l'ambiguïté de ce pronom unique mais englobant. Gaël avait beau vanter la familiarité des anglophones, qui ne s’encombraient pas de formules de politesse, elle trouvait cette absence de distinction confondante. La politesse était une chose. Savoir à qui et à combien de personnes on s’adresse en était une autre…


L’air enjoué de Chai détonnait. C’était à se demander si les inquiétudes de Gaël étaient fondées. Au dehors, la brise emportait les feuilles. Peut-être avait-il exagéré ce différend. Elle s’attendait à pénétrer dans un champ de mines, mais il n’y avait que Chai et ces éclaboussures, ces traces de lendemain de fête. Gaël était parti chercher des serviettes.        

Le silence se fit. On entendait les alizés tourbillonner. Rien d’autre. Les deux femmes restaient figées des pieds à la tête, motus et bouches cousues. Sasha était raide. Elle se demandait ce qu’elle faisait là, elle qui alignait difficilement trois mots. Elle avait la gorge sèche. L’averse s’était évaporée et laissait place au terrain aride d’une rencontre sans interprète. Que dire ? Sasha n’était pas vraiment douée pour entamer les conversations, même chez elle. La posture d’écoute lui allait mieux. Mais devant Chai, pas d’échappatoire. Elle ne pouvait pas se faire toute petite, plus petite qu’elle ne l’était déjà, face à cette géante, qui ne portait pourtant pas de talons pour l’occasion. Elle ne pouvait pas s’effacer, se dissiper. Elle devait se résoudre à jouer la souris qui attend son heure, devant une lionne indécise. Alors elle souriait, crispée. Et Chai répondait à son sourire. Ce dialogue sourd s’arrêtait là. Deux masques et un rictus… C’était gênant.


Au bout d’un temps qui parut interminable, Chai finit par trouver un angle d’attaque. 


  • How did you guys meet ?* demanda-t-elle, sans arrêter de montrer ses dents, dans lesquelles Sasha aurait pu se mirer.  

  • Euh… Me and Gaël ?** répliqua Sasha, en proie à l’inquiétude des examens. 

*Comment est-ce que vous vous êtes rencontré·es ?



** Euh... Moi et Gaël ?

Malgré la vitesse à laquelle Chai avait débité sa question, son sens transparaissait sans grande difficulté. Sasha aurait pu s’y attendre. Tout trahissait la signification du message. Le doigt pointé vers la baie vitrée, que Gaël venait de traverser, l’articulation particulière, accentuée selon un schéma qui affichait son origine asiatique… La vue lui aurait suffit, tant il s’agissait d’un lieu commun, d’une banalité fatigante. Quand elle se retrouvait seule avec des inconnus qui connaissaient Gaël, c’était la question numéro un. À chaque fois. À croire que Gaël ne parlait jamais d’elle… Qu’elle rentrait dans sa bulle à chaque nouvelle rencontre, encore et toujours. En revanche, les nouveaux venus savaient systématiquement qu’elle était psy, et ne tardaient pas à lui faire faire des heures aussi supplémentaires que bénévoles. C’était irritant. Comme si Gaël voulait garder l’essentiel secret, pour lui. Comme si c’était trop précieux pour être dévoilé, et qu’il valait mieux s’en tenir à l’autre lieu commun, qui était tout aussi lassant et plat. Comme si “ce qu’on fait dans la vie” était plus valable que les histoires d’amour. Grâce à ce statut d’étrangère qu’elles partageaient, elle avait compris chaque mot anglais, mieux que si un américain les avait prononcés. Quelle ironie… Sa prévisibilité la désarçonnait. Elle n’était même pas fière d’avoir saisi. Elle aurait préféré une autre question, quitte à ne pas comprendre.       

Si elle s’agaçait de devoir combler les pointillés laissés par Gaël sur le fondement de leur aventure, Sasha ne restait pas amère très longtemps. Aussi banale soit-elle, cette question avait le don de la replonger dans la magie de leur rencontre et de leurs premiers mouvements. L’interrogation était toujours la même, mais sa réponse évoluait avec le temps. Elle n’avait jamais la même couleur. C’était une éternelle variation autour du même thème : la musique. Ils s’étaient rencontrés par la musique. Sasha se plaisait à penser que Gaël l’avait rencontrée à l’aveugle, attiré par sa voix avant de la voir. La musique était leur passion. C’était leur fil d’ariane. Ils aimaient la musique, et il faut croire que la musique était leur aimant. 



C’était pour l’anniversaire d’une fille qu’elle ne connaissait pas. On l’avait invitée avec son groupe à chanter quelques chansons dans ce manoir vertigineux. On les avait installées au détour d’un couloir. Dans leur insouciance, elles s’étaient laissées faire. Elles avaient entamé quelques chansons, pour un auditoire qui se résumait aux invité·es qui cherchaient les toilettes, et passaient donc fugitivement devant les instruments, sans prêter l’oreille. Après la moitié de leur setlist, pas un spectateur en vue. Le clair de lune avait sonné comme un gong, qui les rappelait à la dure réalité. Elles avaient 17 ans, et à cet âge, le talent ne suffit pas pour captiver. Ce fut comme un coup de massue. Elles luttaient contre la fatigue et la lassitude. Pour se donner du baume au cœur, elles choisirent donc de clôturer par leur reprise fétiche. 



When the night has come

And the land is dark

And the moon is the only light we'll see

No, I won't be afraid

Oh, I won't be afraid

Just as long as you stand

Stand by me


Du temps que tu te tiens près de moi, rien ne pourra m’effrayer… 

Sasha avait tout chanté les yeux fermés, s'imprégnant de chaque note, de chaque nuance, en harmonie avec sa cousine au cajon et sa meilleure amie à la basse. Alors, quand elle avait entendu quelqu’un applaudir à la fin de son entêtant ad libidum, elle avait cru rêver. Ses yeux s’ouvrirent droit sur Gaël, qui l’admirait en oblique. Comme les autres, il ne faisait que passer, mais il était resté, captivé par le morceau. Une fois sortie de sa transe, Sasha vit les yeux de cet ogre timide regarder sa guitare avec envie. Mais il était resté en retrait, fuyant les regards, comme s’il n’osait pas faire un pas de plus et venir à leur rencontre. Elle avait dû rompre le silence et s’approcher de lui doucement. Il avait esquissé un mouvement de recul, se trouvant pris au piège. 

  • Merci de nous avoir écouté. Tu dois bien être le seul qui a apprécié notre présence ce soir, avait murmuré Sasha.

  • J’adore Ben E. King. Je joue un peu aussi, mais dans mon coin. J’écris des textes et je m’accompagne à la guitare. Rien de bien incroyable, avait-il répondu en mangeant la moitié de ses mots. 

  • Trop cool ! Nous, on a fini pour ce soir. On te laisse avec une foule en délire comme tu peux voir. Maintenant, à toi de jouer. Je serais curieuse de t’écouter, souffla-t-elle malicieusement.  

  • Oh ! C’est vraiment pas la peine. C’est dommage que vous arrêtiez. Je ne savais pas qu’il y avait un groupe ce soir. Je serais venu directement vous écouter. Ton interprétation… C’était comme une lueur dans la nuit. Je ne connais personne, seulement Kim. Nos parents sont amis. Je ne voulais pas venir, mais ils m’ont forcé. La fête, ce n’est pas trop mon truc… Donc voilà. Je suis coincé là jusqu’à demain matin. Vous êtes sûres que vous ne voulez pas en faire une autre ? 

  • Ah ! Ah ! Ah ! C’est le rappel le plus improbable de l’Histoire, avait lâché Sasha, hilare. D’accord. Mais à une condition : je te prête ma guitare et tu jammes avec nous. 


À sa grande surprise, Gaël n’avait rien répondu. En trois temps, il s’était précipité, avait pris le manche, une chaise et avait commencé à gratter. Son style était à son image, hésitant. Mais Sasha se souviendrait toujours de cette nuit de partage, où, tous·tes ensemble, iels avaient fait un. Iels avaient enchaîné les mélodies, rit à gorge déployée de leurs approximations. Iels avaient passé un bon moment. Ça, c’était leurs débuts…


Comment être fidèle à cette histoire avec le peu de mots qui lui venait ? 



  • In a concert…* commença Sasha.

  • Oh ! You also love music ?** la coupa Chai.  

  • … Of course.***

* Dans un concert...

** Oh ! Tu aimes aussi la musique ?

*** ... Évidemment.


La question était stupide. Était-elle aveugle ? Peut-être que sa housse n’était pas assez voyante. Il ne s’était pas encore écoulé dix minutes depuis leur rencontre, mais Sasha voyait difficilement plus loin qu’une caricature trop lisse dans le caractère de son interlocutrice. Elle l'imaginait, tellement obnubilée par elle-même, que sa curiosité feinte devait faire partie du personnage. Elle jouait l’amie qui rencontre la petite-amie. C’était un jeu de comparaison, où l’on essaye de se faire valoir à travers la recherche de prétendus “atomes crochus”, pour se faire plaisir. Bientôt, elle allait lui demander ce qu’elle mettait comme parfum, et des détails sur son dernier voyage, dans l’unique attente de se voir refléter les mêmes questions. Pour se complaire dans le regard d’une autre comme on peut s’extasier devant un miroir. Pour pouvoir se sentir exister et s’étaler, dans l’extravagance d’une existence aussi pléthorique que superficielle. Elle finirait en beauté, en l’ajoutant sur ses réseaux sociaux, pour scruter ses profils et conforter son ego en mal d’admiration. Et ce serait tout. C’était suffisant pour devenir amies. Dans sa tête, Sasha mettait en scène cette actrice narcissique en quête d’audience. Elle se voyait déjà dans le rôle, mineur et subit, de l’abonnée potentielle, qui donne la réplique et qui attend... Mais Chai n’était pas une caricature. 



  • Do you want to sing with me ?* demanda-t-elle, le sourire immuable. 

  • Oh… souffla Sasha, prise au dépourvu. I am too… Euh… Wet…**

* Est-ce que tu veux chanter avec moi ?

** Oh... [...] Je suis trop... Euh... Mouillée...


Elle ne savait pas quoi dire. Elle avait encore moins d’idées de ce qu’elles auraient pu chanter. Mais l’invitation la fit sourire. Elle sentit les muscles de son visage, de sa mâchoire, se décontracter. Elle se mit à bailler longuement. Elle sentait la chaleur remonter le long de sa colonne, comme la sève du bouleau au printemps. Les bourrasques d’air chaud la cueillait et commençaient à sécher ses vêtements trempés. L’accueil thaï était ingénu et chaleureux, mais semblait finalement sincère. Ces débuts en fanfare étaient à l’image de Chai : trop beaux pour être vrais. Sasha se surprenait à se sentir à l’aise après seulement quelques mots échangés, malgré sa première appréhension et son impatience. 

Gaël était incorrigible. Il voyait le chaos partout, dans la marche du monde, dans ses coups de cymbales tonitruants et ses roulements de tambour. Il se focalisait sur les désaccords et la discorde, même lorsqu’ils étaient insignifiants. Il avait trop le souci du détail et ne prenait pas suffisamment le temps de considérer les choses telles qu’elles étaient. Un système complexe, qui nous dépasse. Il le savait pourtant, mais c’était plus fort que lui. Il fallait qu’il cherche la petite bête. Et le pire, c’est que, si on le laissait faire, il finissait par la trouver ! À broyer du noire, il s’enfermait dans les ténèbres. 


  • It doesn’t matter ! The couch is already old and stinky. Sit down ! You must be so tired !* répondit Chai, d’un petit rire suraigu, trop vite pour que Sasha perçoive l’ensemble. 

  • * Peu importe ! Le canapé est déjà vieux et il pue. Assieds-toi ! Tu dois être tellement fatiguée !


Elle comprit pourtant l’essentiel. “Assieds-toi”, “fatiguée”... Elle avait beau bailler, son corps sur le point de défaillir, elle ne ressentait pas l’épuisement, le poids des heures et des milliers de kilomètres qui la séparaient de sa dernière nuit. Elle ne rêvait pas d’un lit douillet, mais d’un peu de réconfort et de stabilité, dans le tumulte de ses émotions. De toute façon, elle ne trouverait sans doute pas le sommeil avant de longues heures. Elle était trop secouée, trop décalée. Elle n’avait pas les yeux en face des trous, ses paupières clignaient constamment, mais son cœur tambourinait trop fort. Ses pensées pulsaient à un rythme effréné. Comment les ralentir ? 


Chai n’ajouta pas un mot. Elle prit Sasha par le bras et l’allongea sur le divan. 



  • Thank you. But I’m not tired*, répondit Sasha. 

  • Hm hm. You seem tense. You need to relax.**

* Merci. Mais je ne suis pas fatiguée


** Hm hm. Tu a l'air tendue. Tu as besoin de te détendre.


Les masques étaient tombés. Chai dévisageait la psychologue d’un regard plein d’une compassion qui ne se cherche pas de raisons. Elle planait peut-être, mais elle savait déceler les tensions, aussi infimes soient-elles, avec la précision d’une thérapeute aguerrie. La nervosité de Sasha apparaissait-elle si manifestement ? Peut-être que la comédienne cachait bien son jeu. Peut-être savait-elle reconnaître le plus subtil début d’émotion, aussi bien qu’elle savait se parer elle-même de l’une ou de l’autre. Sa palette d’expressions lui servait-elle de repère pour identifier ce que signifiaient celles des autres ? 

Comme pour lui montrer l’exemple, Chai venait de poser ses pieds fins sur la table, les orteils en éventail. Sasha se redressa et l’imita. Elles pouffèrent doucement. Désormais, le vent perçait les airs dans un sifflement difficile à interpréter.


  • What a strange weather huh ?* dit Chai en s’éclaircissant la voix. 

* Quel drôle de temps, hein ?


Sasha acquiesça sans un mot. La pluie et le beau temps… The weather… Ce n’était pas leur langue, mais la préoccupation était si universelle qu’il était facile de se réfugier derrière cette conversation si usée. Sasha pensa à ses grands-mères. Avec elles, toutes les discussions devaient passer par l’état des saisons, l’inspection des cieux. Ce souvenir la fit frissonner. Elle en eut la chair de poule.


  • You cold ? The storm is crazy today.*

* T'as froid ? La tempête est folle aujourd'hui.

 

Devant les attentions répétées de la jeune femme, Sasha céda au jeu du small talk, et se mit à parler pour ne rien dire. Sous ses airs maternants, Chai finit par faire sortir la toute petite de sa zone de confort. Elle parlait à merveille le langage du corps. Sa posture était juste, légèrement en miroir, de trois quarts, tout en finesse et dans l’ouverture. De ses gestes, elle détendait l’atmosphère. Ces bras qui s’étirent et se relâchent, ces mouvements légers de balancement, ce regard… L’éclat de ses yeux traduisait toute sa bienveillance. Ils montraient l’exemple, le chemin vers l’apaisement.

Alors, sans s’en rendre compte, Sasha plongea dans la conversation. Quand elle réalisa qu’elle avait délaissé la bouée d’un silence sans prise de risque, elle était déjà loin. Et elle ne regrettait rien. Elle n’avait peut-être pas pied, mais elle n’était pas sous l’eau. Elle pataugeait dans ses explications, passait par des tournures peu académiques, mais elle se débrouillait. Peu à peu, elle oublia l’appréhension, les doutes, et se laissa happer par ce flot. Elle découvrit le plaisir de se laisser porter vers l’inconnu. Elle se surprit à parler de choses profondes avec des mots tout simples. Le temps qui change constamment, les rêves qui vous ravivent, la beauté d’un pays… 

Très naturellement, les yeux brillants, Chai en vint à décrire sa ville natale.  L’immensité des tours de Bangkok entrait en résonance avec la skyline américaine.   



  • Do you miss home ?* demanda Sasha.

* Ton chez toi te manque ?


Elle qui était si fraîchement déracinée, loin de tout repère familier… Elle ne pouvait qu’imaginer la confusion et la nostalgie de celles qui choisissent la voie de l’itinérance. Mais Chai répondit du revers de la main. 

  • The world is my home.* 

  • * Le monde est ma maison.

Elle avait prononcé ces mots comme un mantra. Simple, mais d’une intensité rassurante. Sans doute regrettait-elle la saveur des nouilles de sa grand-mère, le parfum des rues de Banglamphu et les bruits d’une ville qui avait veillé sur son enfance. Mais il fallait ignorer sa peine et aller de l’avant. Cette mémoire était précieuse, mais il fallait en garder la maîtrise, ne pas se laisser aller au chagrin. Elle devait être rangée dans un tiroir, prête à être convoquée pour atteindre l’émotion la plus juste, celle qui pourrait convaincre un directeur de casting. Ailleurs, ce n’était pas la peine d’y songer, de s’en encombrer. Le fardeau du quotidien était bien suffisant. Pas la peine d’en rajouter. En choisissant de faire du monde sa maison, elle refusait de rester sans domicile fixe. 


À présent, un fort zéphyr planait, à en décoiffer les deux acolytes. Elles s’amusèrent à voir leurs cheveux voler au vent. Dans cette nouvelle complicité, les pauses étaient assumées, sans attente ni pression. Elles se souriaient, sereinement. Excepté ce souffle chaud et agité, l'atmosphère était paisible. Le volume des cartons n’avait rien d’envahissant. C’est à peine si Sasha avait effleuré l’idée de gratter un peu la surface, d’en savoir plus sur cette bataille qui se préparait en coulisse, aux dires de Gaël… D’ailleurs, elle ne s’inquiétait pas de sa disparition. Il pouvait être parti depuis plus d’une demi-heure pour chercher deux serviettes, qu’importe. Elle profitait de cette faille spatio-temporelle comme d’un instant de répit bien mérité.


***


Sans prévenir, Jan fit irruption dans cette bulle où elles s’étaient installées. Il n’avait eu que quelques passagers, et il en avait eu assez. Il semblait au bord de l’effondrement. Il gravit les marches qui menaient à la terrasse avec une lenteur telle que les filles ne firent pas attention à lui. Il se déplaçait au ralenti, comme dans un mauvais film d’action. Il vint s’affaler sur l’autre canapé et alluma une cigarette d’un seul geste. La fumée fit tousser Sasha. 

  • SorryIs it yours ?* s’enquit le trentenaire en crise, un téléphone à la main.

* Pardon... C'est à toi ?

Son téléphone ! Elle l’avait oublié dans sa voiture. Il avait dû glisser de la poche de son jogging. Jan l’avait probablement entendu sonner quand iels le cherchaient désespérément. Le visage caché derrière un écran de tabac en suspension, son expression était indéchiffrable. Il semblait se consumer, disparaître avec sa cigarette, à bout. Sasha n’eut pas le temps de répondre. Il lui tendit l’appareil d’un geste machinal, jeta son mégot à peine entamé dans le cendrier et les quitta aussi sec. Sasha n’eut pas même le temps de le remercier. Elle resta assise, interloquée. Chai éclata de rire. 

  • Don’t worry ! He is exhausted*, la rassura-t-elle en lui posant une main sur l’épaule.

* T'inquiètes ! Il en peut plus !

C’était quand même étrange. Sasha finit par se poser des questions. Elle voulait comprendre. Qu’est-ce que Gaël redoutait tant ? Que présageaient le rude caractère de Jan et l’irritation d’Attaf ? Elle ne savait pas vraiment comment s’y prendre, mais les limites de son vocabulaire donnèrent une tournure innocente à son interrogation : 

  • Is it... always... like this... here ?*

* C'est... Toujours... Comme ça... Ici ?

À sa grande surprise, Chai ferma longuement les yeux et fit comme si elle n’avait rien entendu. Elle se leva, fit quelques pas et reprit le ukulélé. Elle se mit à gratter les cordes machinalement. Elle enchaîna trois accords et les répéta en boucle. Puis elle fredonna un air que Sasha connaissait bien. Ses “la, la, la” étaient assénés avec la force d’une voix oublieuse. Cette mise en scène cachait quelque chose… Mais Sasha n’en tirerait rien. Alors, quand Chai se retourna vers elle, elle se mit, elle aussi, à chanter cette mélodie pleine de candeur, qui sonnait si juste et si faux en même temps, en ce soir de moiteur orageuse : 


Ain’t got no place to lay your head ?

Somebody came and took your bed.

But don’t worry. Be happy.      


Alors que, dans l’air ambiant, un drôle de sifflement se mêlait à l’entêtante ritournelle, Sasha se laissa charmer. Sans réfléchir, tout en s'époumonant au rythme de cet hymne à la joie improvisé, elle sortit sa guitare et son harmonica. Ses harmonies habillèrent le dépouillement du morceau. Leurs cordes vocales, celles de nylon et les autres de métal, se mêlèrent pour résonner de concert. Le timbre de leurs voix, trois accords et quatre pulsations. C’était suffisant pour créer un espace enjoué et euphorisant. C’était suffisant pour oublier le temps maussade, le poids des circonstances incertaines. Finalement, il en fallait peu pour prendre la vie du bon côté.



Le pas lourd, trébuchant et mal assuré de Jan vint tout écraser. Il avait le teint livide, d’un gris menaçant comme le ciel, avant qu’il ne se vide. Le volume de cette entrée fracassante effaça la légèreté du moment et piétina leurs rêves de nuit paisible. Quelque chose dans le geste pataud du doyen de la maison ne trompait pas. Il avait juste oublié son téléphone sur la banquette. C’était anodin. Mais ses précautions pour venir le rechercher… Il fallait s’imaginer un éléphant cherchant à s’échapper d’un studio d’enregistrement, truffé de percussions hétéroclites. Quand il avait constaté qu’il attirait le regard curieux de la jeune Française, il avait tourné la tête, croyant peut-être que l’ignorer le ferait oublier. Il s’était mis à avancer à l’aveugle et avait percuté de son pied le coin du canapé. Laissant échapper un petit cri étouffé, il avait secoué la main, prêt à perdre l’équilibre. Après un temps, il avait repéré le maudit petit instrument digital. Il l’avait attrapé dans un mouvement de dépit et avait rebroussé chemin en claudiquant. Il s’était cogné l’épaule contre la porte vitrée et l’avait vite refermée d’un claquement sec. Sasha avait arrêté de jouer, médusée devant la scène. 

Cet incident aurait été comique s’il n’avait pas révélé le gouffre qui séparait la terrasse de Chai du reste de la maison. Cette dernière avait fait magistralement abstraction de l’incident et poursuivait son élégie à l’insouciance sans aucun état d’âme. Il fallait être heureux, ne pas s’en faire, chantait-elle. Il y avait bien deux salles, deux ambiances, s’intimait Sasha. Elle se prit à se demander une nouvelle fois si Chai ne voyait pas, ou si elle ne voulait pas voir l’état troublant de ses colocataires. Elle ne savait pas. Elle était confuse. Que pouvait-il arriver si l’humeur en dent de scie des quatre, cinq, si ce n’est des six amis, venait à former un mélange explosif ? Et si Gaël avait raison ? 

Le grand-père de Sasha, qui n’était pas avare de proverbes éprouvés par le temps, aimait lui répéter sans cesse celui-ci : “Avec des ‘si’, on pourrait mettre Paris en bouteille”... Il est si facile de se laisser aller à l’appréhension. Si un fou rire est communicatif, la panique, elle, est contagieuse. Sasha le savait bien. Quand il s’agit d’imaginer le pire, l’esprit humain déborde de créativité. Elle l’entendait à longueur de consultation. “Si c’était trop beau pour être vrai?“ ; “Et si ça n’était pas suffisant ?” ; “Et si toutes les bonnes choses avaient une fin ?” Difficile de raisonner une personne qui s’apprête à embouteiller une métropole. Il faut délicatement lui ouvrir les yeux, lui faire prendre conscience de l’emprise de ces idées si absurdes, pour espérer s’en libérer. La méthode de Sasha était délicate, subtile. Elle accompagnait chaque hypothèse, la prenait très au sérieux et invitait son patient à aller encore plus loin. Dans chaque scénario catastrophe, elle s’engouffrait dans la brèche en demandant ce qui pourrait arriver de pire. Elle recommençait autant de fois que nécessaire, jusqu’à ce que la personne sur qui elle veillait éclate, de rire face à leur non-sens, ou en sanglots, dans la fragilité d’une blessure trop longtemps enfouie. Ce n’est que quand on les dépouille de ces habits rêches, ces protections mentales qui recouvrent nos zones les plus vulnérables, que les êtres humains peuvent guérir et renouer avec leur plénitude.


Chai chantait d’une joie indifférente. Jan était exténué. Georgina était peut-être à bout, Attaf au bout du rouleau. Gaël se cachait, rongé d’inquiétude. Et Rena ? Et Oscar? Et elle? Elle n’était pas dupe. Les germes du conflit étaient là. Elle ne pouvait pas les ignorer.  Mais quelles étaient les racines de ce malentendu ? Elle comprenait le contexte, la tension d’un déménagement précipité. Mais c’était trop vague. Elle avait besoin d’y voir plus clair. Elle aimait à penser que l’on sort grandi de l’adversité. Qui sait ? Peut-être qu’en surfant sur la vague, elle rejoindrait enfin celui qu’elle était venue chercher, ce cachalot en proie à ses vieux démons, qui retient sa respiration… 


  • Oh ! They’re waving at you !*

* Oh ! Iels te font signe !

Le petit coup de coude de la jeune Thaïlandaise la sortit de ses cogitations et fit gargouiller son ventre. Elle était à un stade de fatigue et de diète si avancé qu’elle était comme coupée de son corps. Mais il fallait se nourrir. C’était vital. 


Elle se leva et entreprit d’ouvrir la porte vitrée. Jan l’avait refermée avec un tel fracas qu’elle semblait coincée. Elle dû puiser au plus profond de ses forces pour entrebâiller l’ouverture. La grande vitre coulissa finalement dans un grincement insupportable. Soudain, l’éclat du verre résonna dans toute la maison, interrompant momentanément la complainte folle de cette soufflante qui couchait les brins d’herbe.


 
 
 

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