Babel, Chapitre 1, Les prémisses
- Martin Perrin
- 15 janv.
- 23 min de lecture
Le crissement des roues retentit dans tout El Cerrito. Son écho alla se perdre dans la bouche d’égout qui faisait l’angle, sans réveiller personne. Le couple de bruants, niché dans le pin voisin, était resté de marbre. Les panneaux, les buissons, les fleurs… Tout était figé, couvert de poussière noire. On n’aurait su distinguer la Baie de Pompéi. Sans âme qui vive pour prêter attention à ce triste spectacle.
Sasha ouvrit les yeux. Gaël lui sourit. Georgina et Jan étaient déjà rentré·es. Il ne restait qu’une guitare muette dans le coffre.
Ils ont l’air sympa… Je ne les imaginais pas comme ça. C’est à elle que tu apprends le ukulélé ? Elle a une belle voix, mais un ton un peu monotone. Pas la meilleure des berceuses si tu vois ce que je veux dire, s’esclaffa-t-elle en clignant des yeux. Ça aurait quand même fait l’affaire, s’il n’avait pas pilé à chaque feu rouge.
Promis, ton lit est bien garé. Il ne bougera pas d’un pouce avant que tu aies fait le plein de repos. Et si ça ne suffit pas, je peux te raconter mon dernier essay sur la variation à travers les langues de la notion de degré, et ses implications sémantiques. C’est meilleur qu’un somnifère. Ça ne coûte rien et ça ne laisse aucune trace.
Wow ! Rien que ça… dit-elle en baillant. Mais non merci. Ça ira. Je m’en veux déjà assez d’avoir fermé les yeux sur la route. J’ai raté le Golden Gate ! En plus d’enfoncer le stéréotype de la française méprisante. Et de toute façon, je n’ai plus sommeil. J’ai faim. Il est bientôt midi en France. Tu te rends compte !
C’est le monde à l’envers, dit Gaël en riant.
Devinait-elle l’envers du décors ? Avait-elle relevé la tension, palpable dans la voiture, l'électricité dans l’air ? Elle n’en montrait rien. Il fit comme si de rien était. Il ne bougeait pas. Il la regardait.
Elle s’étira. Elle avait la grâce enfantine des touts petits. Ses yeux écarquillés dévisageaient les alentours. Tout était nouveau pour elle. Son corps frêle, minuscule, assis à l’arrière de cet énorme SUV, dans cette allée spacieuse, aux confins de cette ville gigantesque… C’était ça, le rêve américain? Tout était allé trop vite. Elle n’avait pas réalisé. Elle avait appris l’anglais. Elle le chantait couramment. Elle aimait ses sonorités, le rythme de cette langue syncopée, sa tonicité. C’est exactement ce dont elle avait besoin en ce moment. Mais ça n’avait aucun sens. Elle n’avait pas idée de ce que pouvait signifier ce beau charabia. Tant pis.
Il voulu suspendre cet instant, l’ancrer, l’enraciner. Elle soupira longuement et se retourna. Il ne l’avait pas quitté des yeux.
Quoi ?
Rien, s’excusa Gaël. C’est juste que je n’ai pas anticipé. Le frigo est vide. Enfin… Je veux dire… J’ai liquidé tous mes restes. Et je crois qu’il vaut mieux que tu ne voies pas les réserves des autres. C’est une vraie boucherie. Georgina a fait de la goulash ce midi. Ça embaumait dans toute la maison. J’espère que ça ne se sent plus…
Pas grave. Tu penses qu’ils nous attendent ?
Je ne crois pas. Ils ont bien autre chose à penser en ce moment.
Dans ce cas… On pourrait partir en excursion, dit-elle, une lueur de malice dans les yeux. Traquer ces fameux impossible burgers. La légende raconte qu’ici, les fast-food abritent les affamé·es à toute heure du jour, ou de la nuit.
Le fameux mythe de l’américain somnambule, qui part manger ses frites à 2h du matin ? J’en ai entendu parler oui, répondit-il. Malheureusement, ça ne tient pas debout. Ça existe au centre-ville, mais pas ici. Je suis vraiment désolé ! Si j’avais su, j’aurais commandé quelque chose pendant que je t’attendais.
Tu ne pouvais pas savoir ! Personne n’avait prévu un temps pareil ! Quand j’ai décollé de Seattle, je me disais qu’au moins, la pluie aiderait peut-être à calmer les incendies. Mais c’était du vent. Des turbulences. Rien que ça. Pour un premier vol, c’est réussi. Maintenant, je suis vaccinée. Le pilote peut faire des loopings au retour. Je n’ai plus peur de rien.
"Peur de rien", pensa Gaël… Inconscients. C’était le mot. Rien. Pas une alerte ne les avait fait reculer. Ils avaient prévu ce voyage depuis si longtemps. Alors, quand tout avait pris feu, ils avaient relativisé. Ils trouveraient bien une solution, une alternative. Des cendres du Pacific Crest Trail naîtrait forcément un autre projet. Le PCT n’était qu’un rêve parmi d’autres. Cette randonnée n’était qu’un prétexte. Du temps qu’ils étaient ensemble, ils sauraient improviser. Et puis il y avait eu cette tempête sur la Baie, qui avait tout retardé. Ils avaient pris leur mal en patience. Après tout, les retrouvailles ne pourraient être que plus belles. Et maintenant qu’elle était là, le tumulte s'immisçait dans la maison. Les messages, les tensions, les silences… Gaël n’avait rien vu passer. Il avait été trop absorbé par l’arrivée imminente de Sasha. Si elle savait comme sa présence le comblait… Tout le reste aurait pu disparaître, partir en fumée. Si seulement il n’avait pas eu peur du vide. Il meublait l'espace de non-dits, qui les séparaient de la réalité. Il ne voulait pas lui dire. Il ne voulait pas qu’elle voit ça. Il ne voulait pas qu’elle les entende. Alors que faire ? Tromper sa faim pour faire diversion ? Croyait-il vraiment pouvoir rester toute la nuit sur le seuil de la maison ?
À quoi tu penses ? Tu es avec moi ?
Hum… Oui. Je réfléchi. On peut toujours commander, mais ça va prendre du temps…
Je devrais pouvoir m’en accommoder. Ne t’inquiètes pas, le rassura-t-elle. Mais tu es sûr ? Ça va te coûter un bras. À moins que…
Quoi ?
Le regard de Sasha s’était allumé en un éclair. L’éclair de génie. Gaël connaissait bien l’expression, ce sourire qui semblait dire : “Ça y est ! J’ai trouvé !”. Il ne s’en lasserait jamais. C’était toujours imprévisible. Elle avait l’art de trouver le moment le plus inattendu pour le surprendre. Il se souvenait. C’était un de leurs premiers rendez-vous. Ils sortaient d’un film sans histoire. Alors qu’ils marchaient le long du trottoir, que Gaël décortiquait ce scénario sans intérêt, elle s’était arrêtée brusquement. Du haut de ses un mètre quatre-vingt, il avait pris peur. Peur de cet arrêt sur image. Ses analyses l’ennuyaient-elle ? L’avait-il choquée ? Il avait fait quelques pas vers elle. Et, pour la première fois, il l’avait vu, ce visage qui s’illumine soudain. Elle lui avait demandé de quoi écrire. Elle voulait se souvenir des mots exacts que Gaël avait prononcés.
Sasha était psychologue depuis deux ans. Au cours de ses études, elle avait pris conscience du poids des mots, de leur pouvoir. Il y avait les mots qui enfoncent, ceux qui libèrent, les mots qui nous ouvrent et ceux que l’on perd. Panser les maux des désorientés, c’était sa vocation. Elle plongeait à corps perdu dans les méandres de l’esprit humain. Elle y rejoignait les naufragé·es au pied du mur. Dans ses silences, elle portait toute son attention sur leurs zones d’ombre. Elle les reflétait, cheminait avec elles, avec eux. L’issue n’était jamais évidente. C’était une question d’heures, de semaines, de mois, d’années parfois... Elle laissait le temps faire son œuvre, travailler leurs pensées, révéler leur sens. Et un jour, sans que l’on sache prédire pourquoi, tout s'éclairait. Sasha vivait pour ces instants où tout devenait limpide. Ces mots pleins de lucidité, qui ouvraient l’horizon des possibles, c'était ses épiphanies, sa raison d’être.
Ton frigo est vide et ça tombe bien. Je suis sûre que les poubelles du premier supermarché venu sont pleines à craquer. Il n’y a qu’à plonger pour trouver notre bonheur. C’est ça le dumpster diving, ajouta-t-elle, très fière.
Tu viens d’arriver dans une des plus belles villes du monde, et la première chose que tu veux voir, c’est ses déchets ? demanda Gaël, incrédule.
Pas ses déchets, ses invendus, les tristes mets qui n’attendent qu’à être repêchés! Si tu savais la quantité de produits comestibles qui sont jetés sans état d’âme. J’ai lu ça dans La bible du grand voyageur. C’est une source d’alimentation comme une autre, et en plus, ça empêche le gâchis.
Je n’ai rien contre. C’est même une super idée pour le voyage. Mais là, tout de suite, je ne sais pas. J’ai des amis qui ont essayé dans leur quartier. Tout était barricadé. Il fallait escalader une grille et parfois crocheter un cadenas. Ça me fait juste peur.
Ne t’inquiète pas. On est deux. Moi non plus ça ne me rassure pas, avoua-t-elle. Mais la faim justifie les moyens. Tu me feras la courte. Et on doit bien pouvoir trouver de quoi ouvrir un verrou dans votre grande maison. J’ai envie de marcher… Et de te faire marcher. Tu m’as bien fait traverser un océan, ajouta-t-elle moqueuse. Ce sera notre première balade ici, juste de quoi s’aérer l’esprit.
Il la voyait venir. En temps normal, il aurait cédé volontiers à ce désir. Marcher ensemble, sillonner la ville pour refaire le monde. Leur mémoire était parcourue de réminiscences de ces virées noctambules. C’est dans ces nuits sans lendemains que leur vision, partant de rien, finissait par tout embrasser. Une fois, à Lyon, au retour d’une soirée d’ivresse et de danse, iels avaient erré le long de la Saône. Le cours de leur conversation les avait mené·es dans des recoins qu’iels n’avaient jamais explorés. Au petit matin, arrivé·es à l’embouchure, iels se tenaient la main. Ils s’étaient assis sur le quai. Sasha avait senti le cœur de Gaël battre contre sa paume. Cet ours à lunettes, avec son appétit d’ogre et sa voix caverneuse, lui avait soudain semblé si fragile. Il paraissait si délicat, comme une fleur sur le point de s’ouvrir. Elle avait lâché son étreinte, pris son courage à deux mains, et elle lui avait dit. Elle l’aimait. L’aube s’était dessinée par-dessus les toits. Dans ses reflets irisés, elle l’avait embrassé pour la première fois.
Fallait-il revisiter ce classique pour renouer ? Écumer les pavés en quête de nourriture, était-ce l’ingrédient, l’épice, le sel, qui redonnerait du goût à leur relation ? Elle ne savait pas. Pour la première fois depuis six mois, Gaël était à sa portée. Elle aurait voulu l’étreindre. Mais il était distant. Il l’aurait laissé faire, lui aurait ouvert ses bras, sans réfléchir. Elle voulait qu’il en ait l’intention, que pour une fois, il fasse le premier pas. Elle n’attendait que ça. Une heure à peine s’était écoulée depuis leurs retrouvailles. Elle avait fait tout ce chemin pour le rejoindre, mais il n’était pas au rendez-vous. Il ne semblait pas prendre la mesure de ses tourments. Elle n’en montrait rien. Elle ne savait plus comment lui dire. Même quand il mettait le doigt sur sa souffrance, il gardait à ses yeux des airs d’indifférence. C’était insupportable. Il ne comprenait pas qu’elle brûlait de cet amour impossible, qu’elle était prête à en crever. Alors oui, dans les profondeurs de cette nuit, elle aurait voulu entrevoir les contours d’un nouveau départ.
Alors ? Tu ne dis rien. Tu es sûr que ça va ?
Oui, oui, répondit Gaël, absent.
Bon, je n’insiste pas. Tu n’as pas l’air très disposé, lâcha-t-elle avec une pointe d’amertume.
Désolé, j’ai encore tout gâché.
Sa voix se brisa. Il se détourna. Pourquoi n’avait-il pas suivi son élan ? Ça ne lui ressemblait pas, lui qui disait oui à tout. Elle le trouvait fermé. Elle posa sa tête dans le creux de son épaule.
Arrête de t’excuser pour tout et pour rien, murmura-t-elle doucement. Ce n’est pas grave. J’ai seulement un peu faim. Si tu veux commander, tu peux. C’est juste que ça ne te ressemble pas. Je croyais que tu boycottais les applications de livraison.
Je préfère éviter oui. C’est sorti comme un réflexe. Je ne sais pas ce qui m’a pris.
Et je n’ai rien contre. Exceptionnellement, on peut faire une petite entorse. Bon. Allons-y alors. Quel est le menu ?
Attends. Il faut que j’installe ce qu’il faut. Je me dépêche!
Il sortit son téléphone. L’écran se dressa entre eux. Sasha se sentit soudain seule et épuisée. Elle ne voulait pas perdre la face. Elle voulait juste lui donner une chance. Elle savait qu’il prenait sur lui. Il acceptait toutes les critiques, sans broncher, même si elles le torturaient. Elle le savait. Comment en étaient-ils arrivés là ? Pour si peu. Après tout, il n’avait rien fait. Cette histoire lui montait à la tête. Il fallait redescendre.
*
“You still there ?” * Jan était revenu. Il toquait contre la vitre. Il avait besoin de sa voiture. Caler des courses, encore et toujours, c’était son mot d’ordre, même à cette heure absurde. Peut-être même maintenant plus que jamais. Sa silhouette de surfeur trahissait des signes d’impatience. Sasha écouta distraitement Gaël s’excuser, s’effacer. Elle n’avait pas besoin de maîtriser les subtilités de l’anglais pour comprendre. Malgré l’accalmie, elle voyait la longue chevelure du Tchèque virevolter sous sa casquette. Sans les brusquer, il remettait les choses en place. Elle le vit saisir la guitare par le manche, avec beaucoup de précautions, et la déposer par terre. Il était parcouru de tics nerveux. Ses cervicales craquaient de partout.
Jan parlait comme il conduisait : par à coups. Il entamait ses phrases à toute allure et s'interrompait brusquement en plein milieu. Sa voix douce et caressante alignait des mots secs comme un désert en plein océan. Dans la voiture comme dans ses paroles, tout remettre dans l’ordre semblait nécessiter un effort surhumain. Derrière ce caractère, Sasha devinait la pression de quelqu’un qui ne savait dire non à personne. Une pression de dingue, qui fait discrètement frémir et vous tourne la tête. Il les contournait sans oser les chasser. Il était comme ces fantômes qui traversaient son cabinet, enveloppes de chair inanimées et assourdies, qu’on assomait à coups d’injonctions. “Il me faut votre loyer avant le premier du mois” ; “il faut que vous fassiez vos heures” ; “il faut racheter des pâtes” ; “il faut que je sois à mon rendez-vous dans 10 minutes” ; “il faudrait penser à vous calmer”... Pourquoi fallait-il qu’il prenne le volant par ce temps ? Il le fallait, un point c’est tout. Fin de la discussion.
Ils ouvrirent les portières et sortirent. Dans le noir, les pieds de Sasha tâtonnaient. Elle n’avait pas fait trois pas que ses jambes se prirent dans de grands sacs plastiques qui jonchaient la dalle. Elle perdit l’équilibre et se retrouva au sol. “Tu ne t’es pas fait mal ?” demanda Gaël en accourant. Sasha fut alors prise d’un fou rire incontrôlable. C’était nerveux. Elle se vit tomber. C’était ridicule. Cette petite chute l’avait remise à sa place. “Ne t’inquiète pas, hoqueta-t-elle. Il en faut plus pour me blesser. Et puis… Comme ça, je les ai, mes déchets”. C’était le rire qu’il fallait pour adoucir l'atmosphère.
*
Les feux et la tempête ne suffisaient pas ? Il faut aussi que les éboueurs soient en grève ? dit Sasha en reprenant son souffle.
Oh ! Ça n’a rien à voir. Tu sais, c’est pas la France. Même si je suis sûr que leurs conditions de travail sont déplorables, une grève, c’est juste inimaginable pour les américains. Non, c’est à cause du déménagement. On vide tout. On emballe tout. Ça fait une semaine qu’on s’active. Il ne reste que les tables, les chaises, le canapé. Tout le reste est dans des cartons, ou dans des sacs poubelle.
Tout le monde déménage ? Je croyais que tu étais le seul à avoir fini ton séjour.
Oui. On vide la maison. Georgina et Jan ont décidé de partir aussi finalement. Et ni Rena et Attaf, ni Chai et Oscar n’ont voulu reprendre le bail à leur compte. Aucun ne quitte la Californie, mais c’est la fin de los locos del Cerrito… C’est notre dernier soir ensemble.
Ah… Dommage. Vous aviez l’air de bien vous amuser.
Gaël resta silencieux. Il s’approcha d’elle et l’aida à se relever. Dans les filaments de lumière qui résistaient à ces heures de plomb, elle découvrit la maison. “Home sweet home ! marmonna-t-elle. Elle est gigantesque ! Vous ne devez pas vous marcher sur les pieds.” Il ne l’écoutait pas. Il était à nouveau happé par son téléphone. Son regard était masqué par le reflet de l’écran sur ses verres. Elle le laissa dans son monde et scruta la bâtisse. C’était un gros pavé blanc, percé de fenêtres vétustes. Les murs étaient ternes et décrépis. La porte du garage était rouillée. Une volée d’escaliers en brique menait à une balustrade étroite, qui faisait office de perron. Les intempéries y avaient déposé leur lot d’objets insolites : des branchages, de vieux prospectus, des vêtements usés… La porte rectangulaire se découpait dans la pénombre, révélée par l’éclairage qui s’échappait des interstices.
C’était un décors étrange, dissonant. La végétation alentour dégageait une impression accueillante et pleine de fantaisie. Les haies mal taillées abritaient de gros écureuils, qui observaient les deux étrangers d’un œil attentif. Des familles d’araignées reposaient sur la rambarde. Des mésanges piaillaient sur le fil qui reliait le réseau électrique au toit. C’était un asile pour le grain de folie du monde, que les maisons voisines avaient balayé de leur périmètre. À côté, elles détonnaient, immaculées et rutilantes. Ici, ça grouillait de vie. Mais cette vie dénotait des signes d’épuisement. Les épines étaient brûlées, assoiffées. Il n’y avait plus de gazon. Seuls quelques brins flétris subsistaient. Pourtant, la terre était gorgée d’eau. Des flaques s’étalaient ça et là. La dalle était recouverte de traces de boue. Tout était en désordre, mais rien n’avait quitté sa place.
Bon. On prend racine ? demanda Sasha en prenant le chemin des escaliers.
Non, non. Pardon. Je n’y arrive pas. Il faut un compte américain pour télécharger la plupart des applications, et la seule que j’ai fini par trouver ne répond pas. J’ai enregistré tous les détails et ça m'envoie un message d’erreur du style “nous n’avons pas compris votre demande”...
Tant pis. Il me semble que dans la goulash, il y a des pommes de terre. Si vraiment il n’y a que ça, on peut faire un beau sourire à Georgina, lui laisser la viande et terminer les patates.
Je crois qu’il ne vaut mieux pas déranger Georgina, répondit Gaël, toujours rivé sur son portable. Je vais demander à Oscar s’il lui reste un peu de pain. J’aurais voulu l’éviter, mais j’ai trouvé un plan de secours en discutant avec Jan.
En voilà une bonne nouvelle ! Alors, quel est ce joker ? Attends, laisse moi deviner… L’appel à un ami ! Tu devrais décrocher, dit Sasha d’une voix douce-amer.
Tu ne crois pas si bien dire. C’est Attaf. Jan m’a dit qu’il n’était pas encore rentré. Il a dû avoir une grosse journée. Il travaillait dans le restaurant végétarien aujourd’hui. Avec un peu de chance, il y est encore et il pourra nous ramener des restes. Je viens de lui envoyer un message. Ça me gène vraiment de faire appel à lui, mais je crois qu’on n’a plus le choix.
Génial ! C’est parfait. Mais tu devrais peut-être lui téléphoner pour être sûr, non ?
Il a vu mon message il y a cinq minutes, mais il n’a pas répondu. Je n’ai pas trop envie de le déranger.
Gaël ! On lui revaudra ça. On pourra même lui faire un concert privé.
Oh, tu sais, il en a vu d’autres. Il sait jouer. On peut espérer une jam, mais pas plus.
Appelle-le !
D’accord, d’accord.
Il composa le numéro et ils attendirent. “What ?!” *, Sasha entendit le ton exaspéré au bout du fil. Qu’avaient-ils donc tous ? Gaël mutique, ce Jan nerveux et maintenant cet Attaf irrité… Pendant que Gaël se confondait en excuses, Sasha divaguait, pensive, les yeux fixés sur les sacs poubelle. Pour déménager, ça déménage ! pensa-t-elle. Ce devait être ça. Elle savait combien quitter le confort d’un foyer pouvait attiser le stress. Elle se souvenait du jour où, à la fin de ses études, elle avait dû abandonner sa colocation lyonnaise pour monter à la capitale. De la résiliation du bail à la fin de l’emménagement, elle n’avait plus trouvé le repos. C’était comme si l’univers s’était retourné contre elle. Elle ne retrouvait plus ses clefs. Il fallait toujours retrouver des cartons. Elle avait passé des heures au téléphone, à attendre au son de rengaines, qui trouvaient dans ses oreilles un climat propice pour s’installer durablement. C’était pénible, harassant. Heureusement, elle et ses colocataires avaient été solidaires. Ce malheur avait raffermi leurs liens. Les chansons de Queen en rangeant la vaisselle dans du journal, les repas gargantuesques pour reprendre des forces, les éclats de rire en essayant de remonter les meubles… Tout n’était pas à oublier. C’était dur, mais il fallait y passer. Sasha savait que les choses finiraient par s’arranger.
Elle s’engagea dans les escaliers, s’assit sur la dernière marche et attendit. Elle regardait Gaël, ses cheveux longs, son visage. Ses joues barbues, déjà généreuses, étaient plus rondes encore que lorsqu’ils s’étaient laissés en fin d’année. Il était plus costaud, un grand gaillard, un peu bonhomme, mais toujours hésitant. Un colosse plein de fêlures, qui hochait la tête, l’air grave. Il s’était affirmé dans ce séjour, mais le chemin était encore long, la guérison encore loin. Elle ne l’avait jamais considéré comme un patient. Il ne l’était pas. C’était un de ses principaux défauts. Il voulait tout, tout de suite et sans effort. C’était sans compter ses troubles. Iels s’étaient rencontré·es avant, mais s’étaient aimé·es après. Sa maladie n’était plus qu’un détail, une contrainte avec laquelle il fallait composer. Il flottait dans son T-shirt trop large. Des bourrasques de vent s’y engouffraient et le soulevaient, révélant son torse poilu. Elle sourit. Ses maladresses lui avaient manqué.
Le téléphone à la main, il monta et se posa près d’elle. Ils restèrent quelques secondes côte à côte. Il s’avança timidement et releva la tête. Leurs yeux se rencontrèrent. Les siens, comme au bord des larmes, semblaient tout à coup déborder de tendresse. Ils laissaient passer ses questionnements, cherchaient la chaleur pétillante des prunelles noisette de Sasha. Il l’interrogeait du regard. Elle réalisa qu’il attendait son autorisation. Elle sourit et battit des paupières. Très lentement, il la prit dans ses bras et posa ses lèvres contre les siennes. Elle le serra contre elle. Elle sentit son corps, son coeur fébrile, qui cognait à la surface de sa peau. Enfin, elle le retrouvait. Ils s’abandonnèrent. Tous les secrets du monde pouvaient attendre. Ils étaient là, ensemble, ici et maintenant. Le reste n’existait plus, ou pas encore. Il fallait savourer cet instant jusqu’à la fin.
Ils contemplaient le ciel sans rien dire. Il était plein de nuages. Ces boules de suie silencieuses restaient en suspension dans l’air. Un vent léger feuilletait les pages des brochures dispersées au sol, quand le ventre vide de Sasha émit un ton plaintif.
Attaf m’a dit qu’il ramenait ce qu’il fallait.
Il t’a dit dans combien de temps ? demanda Sasha.
Non. Il a raccroché avant que j’ai le temps de le remercier. J’irai lui payer le café et le petit déjeuner demain matin.
Trop aimable ! dit-elle en s’étirant pour se lever.
Elle s’appuya sur son épaule et se retourna. La lumière derrière la porte était devenue plus diffuse. Sasha épousseta son jogging et son haut, une marinière ample, sur laquelle ses mèches noires se déversaient en trombes. Elle était sale et décoiffée. À ses yeux, il n’y avait rien de grave. Habituellement, elle n'aurait accordé aucune importance à son apparence. L’esthétique, ce n’était pas son truc. Elle ne se maquillait jamais et ses amies avaient donné son nom à ses faux pas dans la mode. “Faire une Sasha”, c’était porter des chaussures de grand-mère à 25 ans. Il fallait la comprendre, elle qui marchait partout. Porter des talons ? Et puis quoi encore ! “Faire une Sasha”, c’était allier le jaune poussin et le violet lavande. Elle n’y pouvait rien. Elle adorait les couleurs vives. “Faire une Sasha”, c’était aussi se contenter d’un seul produit de beauté : le gel douche. Pas de masques, pas de démêlant, pas d'après-shampooing… Elle n’avait pas le temps pour ces futilités. Elle s’aimait comme ça, telle qu'elle était. Mais ce soir, c’était différent. Cette saleté, ces cheveux fous… Quelle impression allait-elle donner aux amies de Gaël ? Elle ne savait pas pourquoi, mais les regards de Georgina, Chai et Rena l’intimidaient d’avance. Elle arrangea ses mèches rebelles et secoua ses vêtements une dernière fois.
Il commençait à faire froid. Il était grand temps de rentrer. Ils avaient assez mijoté dehors. Ils allaient finir par sentir la fumée. Elle attrapa la poignée avec détermination, mais son geste s'arrêta là.
Elle est toujours fermée. Personne n’a la clef. On passe tout le temps par derrière, par la véranda.
Toi, tu vis dans une mauvaise reprise de Maxime Le Forestier… railla-t-elle sur un ton léger, avant de chantonner. “C’est une masure blanche, penchée vers la rive. gare aux SUV. On passe par derrière. Ceux qui s’y enterrent ont perdu la clef.”
Très drôle ! répliqua Gaël. Tu peux te moquer. Je préfère quand même être un gros hippie raté qu’un petit soldat réussi.
Elle aimait le taquiner. Ils descendirent les escaliers en reprenant les refrains de cette vieille chanson, que leurs parents avaient entonnée avant eux, autour de feux de camp, à des milliers de kilomètres de là.
C’était comme chanter un rêve qui s’incarnait. Un rêve hérité et conservé avec soin, jusqu'à aujourd'hui. Sasha s’aperçut soudain qu’elle n’avait donné aucun signe de vie à sa famille. À vrai dire, elle n’avait pas touché son téléphone depuis qu’elle avait touché terre. Si elle était d’un naturel serein, elle ne l’avait pas hérité de ses parents. À l’heure qu’il était, sa mère devait se faire un sang d’encre. C’était même bizarre. Elle n’avait pas contacté Gaël… Cette pensée ne la traversa qu’une fraction de seconde. Elle stoppa net et se mit à fouiller dans ses poches. Elle vida son sac. Pas de téléphone…
Qu’est-ce qui se passe ? demanda Gaël, qui regardait la scène sans comprendre.
Mon portable ! J’ai oublié d’envoyer un message à Maman.
Elle avait retourné toutes ses affaires trois fois. Maintenant, elle n’avait vraiment plus rien à se mettre. Tout avait pris la poussière. Sauf son téléphone, qui restait introuvable.
Ah, oui ! Je l’avais prévenue que ton vol était retardé. Et je lui ai envoyé un message quand ton avion s’est posé.
Mais où est-ce qu’il est passé ?!
Elle qui avait su garder son sang froid dans des situations bien moins favorables, elle était en train de dérailler complètement.
Quand est-ce que tu l’as utilisé la dernière fois ? demanda Gaël en se penchant sur son fatras.
Je ne sais plus. Tu me connais. Je ne suis pas scotché dessus, moi. Mais normalement, il est toujours à sa place, dans ma poche.
Bon. Je vais essayer de t’appeler.
Ils entendirent la tonalité, mais pas de sonnerie. Ils cherchèrent partout. Il était trop tard pour repartir à l’aéroport. Ils durent se résoudre à repousser leur enquête au lendemain.
Ça craint ! lâcha Sasha.
Je suis sûr qu’on va le retrouver. Ne t’inquiètes pas. Tu veux appeler ta mère avec le mien en attendant ?
Elle acquiesça. “Enfin!” Sans surprise, sa mère lui témoigna toute son affection avec ce petit mot plein de reproches. Sasha la rassura comme elle pu, mais l’exposition à ses mauvaises ondes la déboussola un peu plus. Elle allait bien. C’était le principal. Elle devrait s’en contenter.
L’appareil contre l’oreille, elle suivit Gaël vers l’allée qui menait au jardin. Elle laissa patiemment sa mère déverser ses plaintes. Ça ne dura pas longtemps. Elle raccrocha sur son traditionnel “l’essentiel, c’est que tu ailles bien”. Seulement retenue par la main de Gaël, Sasha avança confusément dans le silence et dans le noir. “Aller bien”... Ça n’avait pas de sens. C’était creux. Une expression toute faite, pour dire tout et son contraire. Elle en était témoin tous les jours. Combien de ses patients commençaient leur consultation en disant que ça allait bien ? Il suffisait de gratter un peu pour que leur détresse retentisse. D’ailleurs, elle s’était résolue à commencer ses consultations autrement. Elle leur demandait ce qui les habitait. Et elle ? Qu’est-ce qui l’habitait à cet instant ? Elle n’aurait su le dire. Ils étaient en état stationnaire, et pourtant, elle avait l’impression que son cœur avait été enfermé dans le tambour d’une machine à laver. Retrouver Gaël, le perdre, lui en vouloir, recevoir le baiser tant attendu, ne plus mettre la main sur son téléphone, essuyer les remontrances de sa mère… C’était l'ascenseur émotionnel. Elle subissait ces mouvements contraires, qui la déroutaient. Elle se laissa entraîner par son partenaire de doutes. Ils se frayèrent un chemin parmi les broussailles.

Le jardin n’était ni grand, ni petit. Malgré un grand manque d’entretien, il dégageait un petit charme suranné. Trois grands arbres cachaient une petite cabane délabrée. Un étroit chemin de gros galets y descendait en pente douce. C’était une oasis, un puits de lumière que la lune abreuvait de ses rayons. Sans explication, Sasha lâcha Gaël et se précipita vers le fond du terrain. Elle coupa à travers les herbes folles et entama l’ascension du plus imposant spécimen de cette forêt miniature. Elle ne résistait jamais à cet appel. Elle gravit et atteignit la cime. Plus vite que la musique. L’escalade, c’était son défouloir. Elle avait passé son enfance perchée au milieu des feuilles. C’était son échappatoire, sa voie pour prendre de la hauteur. Alors, quand elle se retrouva au sommet, au niveau des toits, elle put reprendre son souffle. Derrière elle, la Baie de San Francisco baignait dans ce soudain clair de lune. Cette vision l’apaisa et lui fit oublier les soubresauts qui la déstabilisaient depuis son départ. Elle avait juste besoin de retrouver ses repères, voilà tout. Soudain, elle distingua des formes rondes et pleines entre les branches.
Des oranges !!
Oui. C’est un oranger. À côté, un citronnier et un avocat. Fais attention. Ils n’ont pas l’habitude de supporter un tel poids, indiqua Gaël, légèrement inquiet.
Dis tout de suite que je suis lourde ! répliqua Sasha, hilare. C’est génial ! Pourquoi tu ne m’en avais pas parlé ? Tu as appelé Attaf pour rien. C’est l’abondance ici.
Je n’y ai pas pensé. Je ne pensais pas que tu allais sauter sur l’oranger comme ça.
Je vais nous cueillir de quoi nous prendre un bon coup de jus ! Et toi, tu pourrais nous prendre deux avocats bien mûrs.
Bien mûrs mais pas véreux je suppose ?
Pour des avocats, c’est mieux oui !
Sasha rit de bon cœur. L’humour tordu, impossible à encadrer, c’était leur marque de fabrique. On les voyait venir de loin. Ils se donnaient la réplique. Quand ils arrivaient dans un nouveau lieu de vacances, il fallait toujours que l’un dise “c’est le grand luxe!” et que l’autre réponde “quoi?! Tu as vu Guy?”. Personne ne comprenait, même les dinosaures qui avaient connu ce présentateur phare des années 60. Quand Gaël dégustait les fruits du noyer de son père, Sasha ne pouvait résister : “Tu n’en as pas marre de casser les noix de Christophe !”. Quand Sasha ramenait des chocolats offerts par ses patients en disant “ils ne savent plus quoi faire pour me remercier.”, Gaël ne se faisait pas attendre : “renvoyer quelqu’un qui se donne à fond pour eux, et avec des chocolats en plus, moi je dis que c’est cruel!”.
C’était devenu une habitude, une coutume, un réflexe. C’était un des remparts de leur forteresse, le dernier qui tenait quand tout s’effondrait. Un rempart contre la solitude, le conflit et la folie. Cette muraille jalonnait leur relation et les avait rendu·es proches, même lorsqu’iels étaient distants de 9000 kilomètres. C’était leur cachette, celle où l’on vient se ressourcer quand les doutes nous assaillent. C’était leur certitude, dans le réconfort de ce langage partagé.
Ils cueillirent ce que leurs vêtements pouvaient emporter. Au-dessus de leurs têtes, le ciel s’était dégagé, à tel point qu’on aurait presque pu apercevoir quelques constellations. Devant ce spectacle, le visage enjoué de Sasha scintilla. Elle déposa le fruit de leurs récoltes et s’allongea au sol. Gaël la rejoignit. Ils restèrent là, à contempler la profondeur de champ de cet espace sans fin. Le temps invitait au vertige, comme si tout s’éloignait et se rapprochait en même temps. Sasha se sentit tanguer, dériver, lentement, bercée par ce mouvement, cette sensation qui s’empare de l’être, au bord des songes.
À côté, Gaël restait immobile. Ce moment en suspens était à la fois un cadeau et un supplice. Ce répit inattendu soufflait comme une brise légère dans l’atmosphère étouffante de ce soir de juillet. Mais ce sursis inespéré n’épongeait pas ses sueurs froides, cette impression d’être au bord du précipice. Et plus le temps passait, plus Gaël redoutait de faire le grand saut. Il s’en faisait une montagne. Il avait beau en être conscient, se dire que son angoisse n’était pas fondée, il n’arrivait pas à s’y résoudre, tout lui dire et, enfin, accepter de traverser la nuit. C’était plus fort que lui. Il ne se maîtrisait pas. Il n’était pas du genre de ceux qui procrastinent. Au contraire. Il avait pour habitude de toujours commencer par les tâches les plus pénibles, celles dont la repoussante nécessité casse les oreilles, au point qu’on veut la mettre en sourdine. Il savait décomposer méthodiquement leur réalisation pour les accomplir à temps, sans se prendre la tête. La satisfaction qu’il éprouvait à chaque fois qu’il arrivait au bout d’un article le galvanisait.
Mais toute cette histoire était différente. Comment décomposer une telle embrouille ? Il avait beau chercher, la solution miracle ne lui apparaissait pas. Il aurait préféré fuir. Il avait horreur du conflit. Surtout, il ne voulait pas y mêler Sasha. Elle le couvait assez comme ça. Il fallait qu’il prenne ses responsabilités. Les français disent que la nuit porte conseil. Gaël préférait le sleep on it anglo saxon. Laisser le sommeil faire son travail et, qui sait, apaiser les cœurs et les esprits. Sous ses yeux, le ciel se brouillait à nouveau, comme si ses ruminations lui échappaient en une fumée acre.
Il voyait trouble. Et rien à l’horizon pour éclaircir ses idées. Il n’y avait que ce foutu fatras de choses insignifiantes, que la négligence des uns avait fait enfler ; au point de taper sur les nerfs des autres, et de prendre feu en une traînée de poudre. C’était bête. Il ne se l’expliquait pas. Il contemplait ce brasier de querelles comme on contemple le silence, abasourdi. Et maintenant, il était contraint de prendre sur lui et de franchir cet obstacle, comme un fakir qui foule des charbons ardents. Il n’était pas prêt. Il n’avait rien préparé, rien imaginé. Il était pris de court. Il n’avait aucune idée de ce que réserveraient les prochaines heures, mais il craignait le pire. Quand les reproches allaient pleuvoir, dieu sait ce qu’ils pourraient emporter sur leur passage.
*
Perdue dans l’immensité de la voûte céleste, Sasha senti soudain une goutte la frôler. Une deuxième plongea sur sa rétine. En lui ouvrant les yeux, cette désagréable sensation la ramena à la réalité. Une pluie fine se mit à perler sur sa peau. Elle se redressa. Gaël en fit autant. Elle était partagée entre l’envie de se rafraîchir et son ventre qui se réveillait. Gaël lui prit la main. Bientôt, la bruine se mua en averse, qui l’arrosa de long en large. Il ne fallut que quelques secondes pour qu’elle soit trempée de la tête aux pieds. Ses cheveux ruisselaient en pagaille sur son front. Ses vêtements lui collèrent à la peau. Elle se leva, fit quelques pas. Deux petites flaques s’étaient formées à l’intérieur de ses chaussures. Elle marchait dans l’eau. Ce fut une douche froide, mais courte, qui s’arrêta aussi précipitamment qu’elle était venue. Il ne restait qu’eux, sur ce terrain trempé, figés comme des statues. Sasha commença à grelotter.
Bon. Maintenant, on a tout ce qu’il faut pour le repas, même la sauce ! dit-elle.
Oui, mais avant qu’on entre, j’ai quelque chose à te dire.
Ah ?
Ça risque d’être Bagdad à l’intérieur.
Ne me dis pas que sur les sept compères, il n’y a pas au moins un maniaque du rangement !
Non. Si ! Ce n’est pas ça ! Tu n’as pas compris ce que disait Georgina dans la voiture ?
Je dormais à moitié ! Et je n’ai pas passé six mois aux États-Unis, moi.
Eh bien, je te préviens... Il est possible que tout le monde s’insulte et se mette une misère ce soir.
Ah... bon ? Mais pourquoi ?
Ce serait trop long à expliquer. Et je ne suis même pas sûr d’avoir tout compris. Je t’en dirai plus quand on sera dans ma chambre. C’est une histoire d’argent si j’ai bien saisi.
Ah…
“Ah…” Tout était dit. Dans ce petit son, à demi étouffé, en tendant l’oreille, en faisant bien attention, on pouvait tout entendre. C’était un tableau de Pierre Soulages, dont la couleur unique révélait une multitude de nuances. Il disait le choc, le soulagement, la curiosité, l’appréhension… En prenant l’avion, Sasha s’était dit qu’elle ne savait pas dans quoi elle s’embarquait. Ces pensées lui revenaient comme un boomerang. À deux pas de Gaël, elle prenait seulement la mesure de la distance qui les avait séparés. Elle n’avait pas idée d’où elle mettait les pieds.






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