Babel, Prélude
- Martin Perrin
- 24 déc. 2025
- 3 min de lecture
La foudre pouvait s’abattre sur Gaël, rien n’aurait pu avoir raison de lui. Sa joie irradiait. Ses traits tirés dessinaient un visage solaire. Ses iris, nacrés de vert, papillonnaient. Il avait la bouche en feu, le cœur au bord des lèvres. Sa chevelure rousse prenait des reflets ardents sous l’incandescence des néons. Minuit deux. Un nouveau jour. Encore enfoui dans la nuit.
Elle s’était enfin posée.
Des mois, des semaines, des heures qu’il l’attendait. Et pourtant, les minutes, les secondes, jusqu’aux centièmes, l’assommaient de leur pesante inconsistance. Il avait perdu toute notion du temps. Il regardait les horloges digitales sans comprendre. Minuit deux, trente secondes et dix centièmes à San Francisco. Neuf heures deux, trente cinq secondes à Paris, Prague, Barcelone et Berlin. Treize heures cinq à Karachi. Quinze heures six à Bangkok. Même sa montre n’était d’aucun secours. Son mécanisme, tous ces engrenages que l’horloger avait cru beau de dévoiler, dansaient mystérieusement sous ses yeux. Le cliquetis des aiguilles prenait les accents d’une langue étrangère, qui ne lui parlait pas.
Alors il restait là, tranquille. Quand Sasha avait fini par se poser, l'hôtesse lui avait dit que le plus gros était fait, qu’il ne faudrait plus longtemps. Il avait acquiescé. Il essayait d’imaginer ce que ça signifiait. Est-ce que, pour une fois, c’était au tour des bagages d’attendre leur propriétaire? Est-ce qu’au vu de la situation, les formalités, la douane, seraient plus expéditives? Avaient-ils mobilisé tous leurs agents pour que les files s’écoulent? C’était absurde. Il le savait pour l’avoir vécu. On ne conçoit jamais vraiment ces instants interminables. C’est eux qui se rappellent à nos plans, au dernier moment. Mais il ne comprenait pas. Cette fois, c’était elle, Sasha, qui subissait ces détails pénibles. Les lourdeurs administratives, c’était pour elle. Elle qui était en bout de course. Lui se tournait les pouces. Comment cela pouvait-il sembler plus long?
Mais ce n’était rien. Rien qui vaille la peine de tout gâcher. Elle n’était pas arrivée, pas tout à fait. C’est tout. Il l’attendait, resplendissant, hors du temps, hors du réel. La tempête était en trêve. Ses clapotis étaient étouffés par le flot incessant des conversations, des cris, des rires, des larmes, qui inondaient les alentours. Il n’entendait rien. Tout semblait si loin. Sasha, la maison, cette nuit blanche… Seuls les rayons de la lune caressaient toutes ces promesses. Il la voyait sortir de l’amas informe qui assombrissait le ciel. Elle paraissait exercer une douce force d’attraction. C’est comme s’il était sur un petit nuage. Il n’écoutait pas son ventre qui balbutiait. Il était léger et c’était bon, savoureux, ce rien. Un pas. Juste un petit pas, et tout pourrait voler. La fumée, ses manuels, tous ses tracas… Il oublierait la gravité. Il en avait le vertige, ivre avant de l’avoir retrouvée.
“Allo Houston ? On a un problème. Il semblerait que tous nos canaux de communication avec l’agent Gaël soient défectueux. Ça fait au moins deux minutes que je lui fais de grands signes! J’ai même crié son nom. Je crois qu’on l’a perdu. Il est dans la lune.”
C’était la plus belle des surprises... Sasha le regardait, amusée. Elle l’avait reconnu, son portrait tout craché. Il avait esquissé un mouvement de recul quand elle s’était approchée pour chuchoter dans son oreille. Il n’avait rien vu venir. Il mit un certain temps à atterrir. Il revenait de loin. Il se mit à rire. Elle le prit dans ses bras. Soudain, il la sentit contre lui. Son odeur était un concert a cappella, de ceux qui font vibrer les corps. Il en avait la chair de poule. Elle était face à lui, avec sa guitare, son harmonica, et un sourire aux lèvres. Rien n’avait changé. Les notes légères, le timbre clair de sa voix, son émotion… Il lui tendit la main. Elle la saisit. Ils laissèrent le hall derrière eux. Georgina et Jan les attendaient sur le parking.
Le temps reprit son cours, les avions leur trajectoire. Encore sous le choc, l’aéroport international de San Francisco reprenait sa cadence. Chassant le tonnerre, le vrombissement assourdissant des dizaines de vols retardés envahissait l’air ambiant.







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