Babel, Chapitre 3, Quand le tonnerre gronde
- Martin Perrin
- il y a 6 jours
- 22 min de lecture
Sommaire
Chapitre 3 - Quand le tonnerre gronde
Chapitre 4 - Déluge
Chapitre 5 - Et les éclairs jaillirent
Chapitre 6 - Les vents s’essoufflent
Chapitre 7 - La pression retombe
Chapitre 8 - L’aube arrosée
Finale
***
“Do prdele!”*
*Mon c*l!
Pour se plaindre, certain·es marmonnent dans leur barbe. Mais quand il s’agit de jurer, le monde entier hurle dans sa langue. Le juron tchèque enroulait les airs et sentait le brûlé. Il avait éclaté comme une bulle d’eau bouillante, et s’était vite évaporé. Il ne restait que quelques bris d’un verre à pied, à terre. Munie d’une pelle et d’une balayette, Georgina s’affairait à les ramasser, sans mot dire. Sur le bar, une bouteille à moitié vide et un bouchon en plastique ornaient la surface de marbre. Difficile de récolter les morceaux sur ce carrelage d’une blancheur éclatante. Il n’y avait rien d’autre. Pas un plat, pas un meuble, pas même une chaise. L’intérieur était nu. Sasha ressentit une certaine gêne en balayant la scène du regard. L’ampoule l’éblouissait de sa lumière électrique, elle qui se tenait dans la pénombre du salon. Elle s’appuya contre une colonne de cartons, dans cette caverne improvisée. Elle n’osait plus bouger, de peur de réveiller la rancœur de la maîtresse de maison.
Sans prévenir, l’éclat du petit bulbe lumineux laissa place à l’obscurité la plus totale. Tout s’immobilisa. Sasha ne percevait que les traces du halo de lumière qui venait de brûler ses rétines. Derrière elle, la terrasse était invisible. Tout s’était éteint en même temps. Elle attendit sans rien dire, dans l’espoir que la coupure ne s’éternise pas. Bientôt, un point minuscule et vacillant traversa les ténèbres. Cette langue de feu ridicule donnait aux visages alentours des reflets rougeoyants, empourprés. Par dessus l’épaule de Jan, entre les lignes du front de Georgina, Sasha lisait une tension prête à éclater. Pour une fois, le chatoiement du vieux briquet cherchait désespérément à allumer autre chose qu’un mégot. À la lueur de sa terne lumière s’opérait un saccage à peine contenu. Tout était empaqueté, scellé de gros scotch. Ils ouvraient sans ménagement, sans aucune délicatesse. Ce jeu en valait-il la chandelle ? Quand bien même… Qu’esperaient-ils trouver ? Qui garde encore lanternes, bougies ou chandeliers, dans cette modernité où le courant abreuve le jour et la nuit ?
Sans qu’elle ne sache à quoi rimait cette subite agitation, Sasha observait la contenance frénétique des deux brutes de décoffrage se rapprocher dangereusement d’elle. Ils éventraient tout ce qui leur passait sous les mains, sans état d’âme. Et à chaque nouveau carton vide, le ton montait un peu plus. Mais ils n’abandonnaient pas la traque, et frôlèrent bientôt la fureur, en même temps que la cachette de la jeune fille. Elle s’était recroquevillée dans un coin et retenait sa respiration. C’était insensé. Pourquoi un pareil emportement faisait-il frémir son épiderme ? Elle n’avait rien à se reprocher. Elle n’y était pour rien si les plombs avaient sauté. Elle n’était en rien responsable de ce capharnaüm, et personne ne pouvait lui en vouloir de ne pas avoir de mèche à allumer sur elle. Elle ne pouvait être d’aucun secours. Alors pourquoi craindre la rage dévorante qui commençait à racler la gorge de cette femme étrangère, pourtant civilisée ? Peut-être parce que, si l’amour rend aveugle, la haine, elle, rend totalement inconscient. Combien de victimes ont cédé à son sillage, et tout emporté sur leur passage ? Combien d’emprisonnés faudra-t-il encore réveiller dans la douleur, après l’irréparable ? Tout ça pour rien.
Des condamnés, Sasha en avait côtoyés. Ceux qui parvenaient péniblement jusqu’à son cabinet ne venaient pas pour s’analyser ou donner du sens à leurs actes. C’était peine perdue pour eux. Non. Ce qu’ils recherchaient désespérément, c’était l’absolution, l’oubli. Ils étaient persuadés que s’ils effaçaient leur part d’ombre, ils pourraient dormir tranquilles, l’âme en paix. Mais il n’existe pas de solution miracle, et Sasha se trouvait bien démunie face à ces criminels en mal de sommeil. Ils devaient se contenter de sa présence vulnérable. Et, contre toute attente, c’était parfois suffisant pour qu’ils comprennent comment ils s’étaient monté la tête. Souvent pour rien.
Voilà ce qui la terrifiait. Ce visage en colère, pour une chandelle. Elle ne se faisait pas aux débordements qu’entraîne ce sentiment incontrôlable. Elle avait la chance d’exercer dans des conditions où elle y avait rarement affaire. Même dans sa famille et son entourage, elle comptait sur les doigts d’une main les dérapages hostiles. Le seul caractère colérique qu’elle côtoyait était perdu dans cette maison, quelque part. Et il était la seule cible de son agressivité. Ça ne rendait pas ses flagellations moins affreuses, mais elle savait qu’elle ne risquait rien. Elle se cachait en attendant qu’il redescende, et, une fois la crise traversée, elle le réconfortait comme elle pouvait. Pouvait-elle espérer le même sort avec ces deux inconnus ?
À distance, Sasha avait multiplié les attentions pour Gaël, pour qu’il ne sombre pas dans la démence et la dépression. Elle lui avait écrit régulièrement, offert et renouvelé tout ce qui symbolisait son amour et sa présence. L’harmonica qu’elle avait utilisé lors de leur rencontre, cette écharpe qu’il lui chipait à chaque fois qu’il venait la voir, son T-Shirt de pyjama, porté pendant des semaines, qui garderait la mémoire de son corps pendant longtemps… Elle savait que ces gestes le touchaient, que son odeur, même sur un bout de tissu, restait auprès de lui. C’était des petits riens insignifiants, bien maigres dans la torpeur d’une relation à distance mouvementée, mais tant que son parfum se mêlerait au sien, ils pourraient tout endurer ensemble.
Soudain, Sasha se souvint de ce qu’elle avait offert à Gaël pour Noël. C’était dans un des nombreux creux de leurs six mois en dent de scie, le tout premier peut-être. C’était la veille de son départ. Elle qui n’aimait pas cette fête aux faux semblants enjoués, cette corvée consumériste, elle n’avait pas pris le temps de préparer de cadeau digne de ce nom. Elle était arrivée en panique dans le centre commercial le plus proche (à près de 40 minutes de chez elle) et avait vainement cherché un présent avec une once de personnalité. Elle s’était contentée d’une bougie qui sentait le chocolat. Ça n’avait pas raté... Elle s’était sentie coupable devant la gratitude de son dévoreur de cacao préféré, qui n’y avait vu que du feu, et qui ne se doutait pas une seconde du début de ses tourments. Cette bougie était ici, avec lui, quelque part dans le noir.
En se levant, elle renversa une des boîtes qui s’empilaient en une réplique osée de la tour de Pise. Son fracas interrompit les deux Tchèques, qui se tournèrent vers elle avant de se figer. L’espace d’un instant, le temps sembla suspendu à leurs lèvres. Plus un bruit. Plus de cartons déchirés. Plus de sac sur lequel se déchaîner. Sasha ne savait pas s’ils l’identifiaient, si cette réaction était celle d’une main prise dans le sac, ou si c’était la peur du noir et d’un bruit non identifié qui les retenaient.
Alors, les éclats d’un bruit sourd secouèrent les airs. Ses vibrations profondes et déstructurées pénétrèrent la pièce entière d’un tremblement saccadé. C’était comme une rumeur véloce que le ciel invisible recrachait de toutes ses forces. Ce tonnerre percuta les trois corps hébétés comme l’aurait fait un électrochoc. Ils restèrent là, sonné·es par cet enchaînement sonore impromptu. Sans que l’on puisse déterminer si cette secousse en était la cause, la tension sembla se relâcher.
Sasha recouvra ses esprits. Machinalement, elle mit la main dans sa poche, sortit son téléphone et alluma sa torche. Ce n’est que lorsque le flash puissant vint illuminer la scène qu’elle put constater leur aveuglement. Quel étrange réflexe lui avait-il fait oublier cet outil multifonction au profit des lumières d’un autre temps ? Dans quel état de fatigue et de nervosité fallait-il être pour que personne n'ait la présence d’esprit de sortir sa lampe de poche portable ? Toujours est-il que ce coup de tonnerre l’avait réanimée, et que, contre toute attente, elle était celle qui sortait finalement la pièce de la pénombre. Ils avaient 30 pourcent d’autonomie.
Oh ! Thank you !** s’exclama Georgina dans un soupir de soulagement.
** Oh ! Merci !
Elle expliqua que leurs téléphones étaient en charge et qu’ils ne retrouvaient plus de bougies. Elle affichait un sourire généreux et sincère. Sasha baragouina pour dire que ce n’était rien, et que Gaël avait ce qu’il fallait. Jan partit à sa recherche avec son briquet.
Pendant ce temps, les deux jeunes femmes naviguèrent précautionneusement dans ce champ d’affaires éparpillées, décontenancées. Elles se frayèrent un chemin dans ces décombres et atteignirent la cuisine sans faire de casse. Sasha prit le temps de trouver la meilleure pose pour éclairer la pièce et reposer son bras. Elle finit par trouver un équilibre contre la bouteille entamée. Le marbre blanc se colora d’une teinte vert d’eau. Cette métamorphose finit de relâcher les contractures qui engourdissaient les mâchoires de la Française. C’était la couleur de l’étang familial en automne, là où son père l’amenait se ressourcer, dans le calme plat d’une surface qui ne se ponctue que de quelques ondulations, quand les poissons sautent de joie. En se replongeant dans cette couleur, Sasha exulta. Elle sentait son père près d’elle. Cette mare de vert, c’était son sanctuaire.
You must be starving ! Gayel has made some avocado toast for you°, dit la femme dont les cheveux blonds ondulés avaient viré à l’opaline.
° Tu dois mourir de faim ! Gayel a fait des toasts à l’avocat pour toi.
Elle lui désigna une assiette remplie de pain toasté d’avocat dans le renfoncement de la cuisine. L’appel du ventre fut trop fort. Ce tout petit ventre prit les commandes de ce tout petit bout de femme, et se rua sans attendre sur ce plat simple, que Gaël avait dû préparer avec le plus grand soin. Il s’en fallut de peu pour que son appétit ne bouscule pas Georgina au passage. Dans l’illusion que procurait l’absence de cloisons, il était difficile de constater à quel point la cuisine était minuscule avant d’y avoir mis les pieds. C’était un cagibi, ouvert sur les autres pièces, mais bien délimité par le bar et les marches qui faisaient la jonction. Il fallait rentrer le ventre pour se tenir à deux dans la largeur. En présence d’une autre personne, même la taille de guêpe de Chai devait avoir des difficultés à se faufiler dans ce milieu étroit. Cette salle miniature, digne d’une maison de poupée, était parfaite pour une personne seule. Tout était à portée de bras. Mais à deux ou plus, on se marchait sur les pieds, inévitablement.
Qu’importe. Sasha avait faim, et enfin de quoi se nourrir. Elle engloutit les premières tranches sans ménagement, sans porter plus d’attention à la saveur de ces fruits qu’iels avaient eux-mêmes cueillis.
Wow ! You eat just like Gayel !°° s’amusa Georgina.
°° Wow ! Tu manges exactement comme Gayel !
Elle, la jeune parisienne raffinée, mangeait comme son ogre de petit-ami ? C’était le monde à l’envers. Elle rit de bon cœur. Après tout, ne dit-on pas que “quand l’appétit va, tout va” ? Après deux belles tartines, Sasha ralentit le rythme et regarda sa voisine. Elle était athlétique, le regard sérieux, perdu dans le vague, absorbé par la lumière émanant de sa bouteille.
Do you want a glass of wine ? It’s Sauvignon Blanc.º
º Est-ce que tu veux un verre de vin ? C’est du Sauvignon Blanc.
Sasha refusa d’un geste de la main.
No. Thank you. I don’t drink.ºº
ºº Non. Merci. Je ne bois pas.
Georgina prit une nouvelle coupe, et vida la bouteille. Perdues dans leurs pensées, la dévoreuse et la buveuse regardèrent la fenêtre. De fines gouttes se déposaient sur le carreau, à un rythme étrangement régulier, comme si le temps capricieux se plaisait à jouer sur la membrane de verre.
De tous·tes ses colocataires, Georgina était celle dont Gaël parlait le moins. Sasha savait qu’elle se chargeait de la plupart de l’intendance. C’était elle qui avait accueilli le jeune étudiant dans cette colocation uniquement composée de Tchèques à l’origine. Elle était la gérante attitrée. C’est elle qui était responsable du bail avec Jan. Tous les autres sous-louaient leur chambre. Sasha ne savait pas beaucoup plus de choses sur elle. Elle avait simplement constaté son anglais impeccable et, lui aussi, très facile à comprendre, mais sans accent apparent. À tel point qu’elle se demandait si elle n’avait pas une double origine. Elle lui posa la question.
Oh ! No. Everyone calls me Georgina. But my real name is Jiřina. I’m 100% Czech !†
†Oh ! Non. Tout le monde m’appelle Georgina. Mais mon vrai nom, c’est Jiřina. Je suis Thèque à 100% !
Elle expliqua qu’ici, elle préférait qu’on l’appelle Georgina plutôt que Jiřina. D’abord parce que le “ř” est à peu près aussi facile à prononcer pour un non-natif que le “r” français, mais surtout car ici comme ailleurs, les étrangers ne sont pas toujours vus d’un bon œil. Ce diminutif, c’était une démonstration de sa volonté de s’intégrer. Elle lui raconta son parcours du combattant pour faire reconnaître sa formation d’enseignante et avoir une classe. Sa maîtrise de bilingue, ses diplômes et ses certifications n’avaient pas suffi. Elle avait dû se rabattre sur une école communautaire pour les jeunes Tchèques de San Francisco. Elle devait faire 40 minutes de route tous les matins pour aller au travail, dans le sud de la Baie. Et c'était sans compter sur les bouchons !
Avec Jan, elle s’était trouvée coincée dans cette maison que personne ne voulait reprendre, mais que tout le monde voulait garder. Il fallait dire qu’iels étaient tout de même bien loti·es. Une maison si vaste, avec deux petites salles de bain, un grand salon, une terrasse et un jardin, ça n’avait pas de prix. Elle ne comprenait pas comment ses ancien·nes colocataires et ami·es tchèques avaient pu préférer les minuscules cellules au centre ville, ou la vie en van. Elle, elle ne pouvait pas. Elle était comme ça. Elle avait besoin d’espace. C’était non négociable. Mais la chance avait tourné et de nouvelles collègues tchèques de son école lui avaient proposé de se joindre à elles dans un bel appartement à 500 mètres de son lieu de travail. Ce ne serait plus le confort d’une grande maison, mais c’était un bon compromis.
Sasha ne décelait aucune amertume dans la voix de son interlocutrice. Elle en oubliait presque la frénésie dont elle avait témoigné pour une simple bougie. Bien loin de se ronger le sang, elle semblait même se réjouir du déménagement. Dans ses paroles, ce n’était qu’une simple page qui se tourne, pour le meilleur plutôt que pour le pire. La thérapeute n’y comprenait rien. Quelque chose lui échappait.
Georgina attrapa son téléphone encore branché au mur, sur la prise de la bouilloire. Le courant n’était toujours pas revenu. Le temps devenait long. Sans rien demander, elle lança un fond musical. C’était une chanteuse tchèque. Elle chantait dans un anglais limpide et mélancolique. Elle s’appelait Marketa Irglova. Une alter ego pour Georgina, elle aussi expatriée, mais toujours attachée à ses racines.
Abandonnant mes racines
Je deviens douée pour ne pas bouger
Enfouie dans ses souvenirs, dans toute la puissance évocatrice que ce chant pouvait revêtir, pour elle qui comprenait l’essence de chaque syllabe, Georgina se terrait sur sa chaise, tapie dans l’ombre. Ses cheveux luisants, vert bouteille, lui donnaient des airs de sorcière, à l’orée de l’ivresse. Sur sa peau ensoleillée, les teintes lumineuses pouvaient jouer des tours, et laisser penser qu’elle était nauséeuse. Que pouvait-elle noyer dans l’alcool ? Si les nouvelles perspectives qui se présentaient à elle ne la tracassaient pas, était-elle simplement en train de trinquer à l’aube de cette nouvelle vie ? Dans la solitude de cette heure tardive et avec pour seul témoin une autre, qui ne la comprenait pas ? À quoi tout cela rimait-il ?
Hodně štěstí, zdraví,
hodně štěstí, zdraví,
hodně štěstí drahá Jiřina
hodně štěstí, zdraví!
L’effet de surprise les prit au dépourvu. La lumière chatoyante et l’odeur de chocolat firent irruption et emplirent les creux que la lanterne improvisée avait laissés vacants. Jan et Gaël entonnaient à tue-tête cet air si familier, avec ces mots si étrangers. Joyeux anniversaire… Était-ce une blague ou un hasard heureux, dans la morosité de cette panne prolongée ? Sasha ne tarda pas à trouver la réponse dans le regard pétillant de malice de son comparse et dans l’hilarité générale qui s’ensuivit. La bougie était installée depuis longtemps, mais le couple à l’humeur versatile n’en finissait pas de rire à gorge déployée. Gaël était un vrai charmeur, qui en un chant anodin, mais bien senti, avait réussi l’exploit de transformer l’aigreur en un fou rire chaleureux.
It’s bad luck, you know ! My birthday is not today‡, s’exclama Georgina quand elle parvint enfin à articuler.
It’s our Gal’s idea, répondit le Tchèque barbu. I thought it was funny. ✿
‡Ça porte malheur, tu sais ! Mon anniversaire n’est pas aujourd’hui.
✿ C’est l’idée de notre Gal. J’ai trouvé ça drôle.
Décidément, quelle ingratitude. Ils n’en finissaient pas d’écorcher le prénom de leur bienfaiteur. Sasha n’était pas une pointure dans la langue de Shakespeare, mais cette façon d’appeler celui qu’elle portait dans son cœur comme personne était trop moqueuse pour qu’elle la laisse passer. Gal… Elle savait que c’était la déformation américaine de “girl”. Elle savait aussi que Gaël assumait complètement une forme de féminité, qu’il le revendiquait même. Ce qu’elle ne supportait pas, c’est qu’on puisse en faire un prétexte pour le taquiner. Il n’y avait rien de drôle. Comme pour la devancer, comme s’il avait su lire dans son esprit, Gaël l’interrompit avant qu’elle n’ait pu réagir.
And your Gal is proud ! Isn’t my prank funnier than your dad jokes ?▵
I’m too old for your shit mate, répliqua Jan, encore secoué par ce drôle de moment. ▵▵
▵ Et votre Gal est fier ! Ma farce n’est-elle pas plus drôle que tes blagues de daron ?
▵▵ Je suis trop vieux pour tes conneries, mec.
Il se tourna alors vers sa compagne et entama une conversation, protégée par l’abstraction de leur langue pour des oreilles profanes. Ni Sasha, ni Gaël ne cherchèrent à décrypter leurs échanges. Au contraire, ils en profitèrent pour les imiter. Se retrouver dans leur langue les installa dans une bulle confortable et réconfortante. Sasha, qui n’avait pas tout saisi de la dernière passe d’arme, reprocha à l'humoriste incompris sa trop grande indulgence.
Pourquoi est-ce qu’il t’a dit qu’il était trop vieux pour ta merde ? Et pourquoi ça te fait rire comme ça ?
Tu ne peux pas comprendre. Jan est plutôt trop vieux pour mes conneries. T’as la réf’ ? C’est dans l’arme fatale. Il me chambre et je lui rends bien. Je crois qu’il s’est senti un peu bête quand je lui ai montré que mon humour faisait plus rire que son humour à deux balles de vieux daron.
Je ne sais pas si vouloir jouer au plus malin avec quelqu’un qui ne te calcule pas est vraiment utile. Pourquoi est-ce qu’il t’a appelé “Gal” ?
Tu vas vite remarquer que mon prénom est un casse-tête chinois pour la plupart des non francophones. Ce “ë” qui suit ce “a” en une expiration, c’est trop inhabituel pour eux. Alors ils bricolent des sobriquets, ils détournent l’obstacle. C’est comme ça. En globish, je m’appelle Gal, Gayel, Guelle, Gægæ, et j’en passe ! Ça pourrait me fâcher, mais tu sais, je ne suis pas plus capable de prononcer leur prénom sans y laisser l’empreinte de mon accent. Il faut faire avec. Et quand tu y penses, cette diversité, c’est plutôt une richesse. Ces mille et une nuances qui m’appellent, cette multitude de résonances qui me désignent, c’est comme une infinité de faces d’un seul et même visage, c’est toutes ces couleurs de l’arc-en-ciel qui émanent d’un unique rayon de soleil. C’est comme une même parure que tu confies à chaque nouvelle rencontre, et que les autres taillent à la mesure de leurs moyens, en restant plus ou moins fidèles à la pièce originale. Tu leur fais passer le mot et tu peux les corriger autant que tu veux. En définitive, ce mot t’habille, mais c’est à eux qu’il appartient. C’est leur mot pour toi. Alors oui, Jan aime moquer mes goûts et mes manières. Moi, j’ai choisi d’en être fier, dans l’espoir de changer son regard. Je suis Gal, et fier de l’être. S’il y a quelqu’un qui peut avoir honte, c’est lui qui croit que tout homme qui refuse le diktat de la virilité est inférieur.
Rien que ça...Tu ne crois pas qu’un... Simple cours de phonologie pourrait suffire?
Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Mais il faut plus que ça. Ce qu’il faudrait, c’est déconstruire son stéréotype masculin ! Et en réalité, on a fait du chemin tous les deux. Je ne laisse plus rien passer et lui ne réagit plus à chaque fois que je laisse ma sensibilité s’exprimer. Hier soir, je leur avais préparé un discours d’adieu. Je n’ai pas réussi à sortir les derniers mots. Je me suis effondré en larmes. C’est le premier qui s’est levé, et qui m’a pris dans ses bras.
La voix craquelée et les yeux embués, Gaël détourna le regard. Iels se tenaient encore dans la promiscuité des assiettes et des plans de travail qui les enserraient tous les quatre. Sasha posa sa main sur son épaule. L’autre couple relâcha son étreinte et les regarda d’un air songeur.
Why do you cry ? s’enquit Georgina. Don’t worry. We’re adults and they will understand. It’s everyone’s share.✧
✧ Pourquoi tu pleure ? Ne t’inquiète pas. On est des adultes et ils comprendront. Chacun fait sa part.
Sasha sentait que Gaël se retenait, comme s’il ne savait pas par quel bout la prendre. Chacun doit faire sa part… Restait-il des corvées à honorer avant le grand départ ? Avaient-ils, avaient-elles, pris du retard dans le programme chargé du déménagement à cause de mauvaises volontés ? Pourtant, la maison semblait prête, excepté le carnage du salon auquel elle avait assisté. Le travail qui leur restait sur les bras, c’était ces monticules en pagaille. Sasha osait espérer que tout appartenait à ces pourfendeurs de carton et qu’iels auraient le temps de tout remettre dans l’ordre à temps. De qui Georgina pouvait-elle donc parler? Qui comprendrait que chacun devait faire sa part ? N’y tenant plus, fatiguée d’être tenue dans le secret, elle demanda innocemment :
Who will understand ?✶
Attaf and Rena of course ! They owe us 30 bucks ! It’s nothing, but they refuse to pay, these motherfuckers...✶✶ cracha Georgina, soudain rattrapée par sa fougue.
✶ Qui comprendra ?
✶✶ Attaf et Rena bien sûr ! Ils nous doivent 30 balles ! C’est rien, mais ils refusent de payer, ces fils de p***
30 dollars… Toute une histoire pour 30 dollars… Le fin mot, c’était donc ça. Tout ça pour ça. C’était presque décevant. Sasha n’avait jamais rien vu de pareil. Elle avait accompagné des séparations tortueuses, pleines de souffrance, où l’argent agissait comme des œillères et pesait de tout son saoul, comme une entrave qui déchirait les liens et gonflait les individus d’amour-propre. Il y avait les dettes, leur reconnaissance, ou pas, la capacité à les payer, mais à force, Sasha avait fini par comprendre que ces problèmes en cachaient souvent d’autres, qu’ils étaient le prétexte convenu pour dynamiter des relations qui avaient déjà du plomb dans l’aile. Alors pour 30 dollars… La méprise devait s’être infiltrée loin pour refaire surface pour si peu. Ou alors était-ce l’exacerbation des humeurs par les temps qui couraient, ces temps si perturbés ? Ou bien un peu de tout cela ?
En tout cas, Sasha ne prenait pas le ton de Georgina à la légère. Elle avait insulté ses colocataires avec ses tripes. L’injure était gratuite, mais la colère qui l’avait générée devait coûter cher à celle qui l’avait proférée. Consciemment ou pas, on ne sort jamais pleinement serein d’une invective. Elle vous sonne de ses cris de rage, qui vous explosent à la figure. Dans le meilleur des cas, on y laisse quelques plumes, dans d’autres, à trop se débattre, on part en vrille. Sans compter les dégâts collatéraux, les balles perdues. Devant cette sombre perspective, il ne restait pas beaucoup d’options, rester ou partir ; subir, désamorcer ou fuir. Sasha restait prostrée dans l’indécision, lasse de se faire mener en bateau. Elle savait juste qu’elle avait besoin d’en savoir plus.
They haven't paid their last rent ?
It’s dumber than that !✹
✹ Iels n’ont pas payé leur dernier loyer ?
C’est plus bête que ça !
Des idioties… Tout partait d’une salade. Cette salade achetée pour le dernier repas de la maison, pour Rena et Attaf qui ne mangeaient pas de viande. Quel mal y avait-il à ce qu’iels participent eux aussi ? Pour une fois. Elleux qui vivaient dans leur coin, en décalé, qui ne pouvaient pas les voir, jamais. Iels étaient venus à reculons, avaient vite perdu leur mise à la dernière des traditionnelles soirées poker et maintenant, iels refusaient de payer l’addition.
Ça semblait simple comme bonjour. Bête comme choux. Une salade. Georgina leur racontait une salade que personne ne voulait prendre à son compte. Le clou de la discorde, qui s’enfonçait à chaque mot du coup de gueule que Georgina martelait, c’était ce pauvre plat. Et maintenant qu’elle était lancée, elle s’acharnait, elle laissait cette salade pourrir les restes de leur cohabitation. Ses mots empestaient la rancune, des reproches à coup de “toujours” et de ”jamais”. Pas une fois ils ne les avaient remercié·es, elleux qui leur avaient offert un toit, elleux qui prenaient tous les risques, endossant toutes les responsabilités. Il fallait tout faire dans cette maison. Attaf et Rena semaient la zizanie partout. Il fallait constamment passer derrière elleux. Iels ne comprenaient rien. Les règles de Georgina tenaient pourtant du bon sens. Chaque chose avait sa place et chaque chambre devait se coller aux corvées collectives à tour de rôle. Ça n’était pourtant pas sorcier. Sortir les poubelles, passer la serpillière, faire la poussière… Une seule fois par mois ! Était-ce trop demander? Il ne suffisait pas de balayer devant sa porte pour faire bon ménage. Les deux arrivistes bâclaient toujours tout. Iels étaient plus brouillon que les élèves de la jeune enseignante. Elle n’avait jamais vu ça. Iels ne savaient pas se comporter comme des grands. Alors oui, elle en avait sa claque de leurs enfantillages, de leurs caprices. Elle avait trop fermé les yeux, trop laissé passer leurs comportements de pourri·es gâté·es. Sa patience était à bout. Il fallait qu’iels paient, un point c’est tout.
Au son de cette litanie acerbe, Sasha se sentit prise de vertiges. Les accusations partaient dans tous les sens. C’était difficile à suivre. La salade avait été dévorée par la masse monstrueuse des remontrances passées sous silence. Cette infinité de petits détails dérangeants, comme peut l’être un gravillon coincé dans une chaussure, s’empilaient les uns sur les autres en un monticule encombré. C’était indigeste. Bouche bée, l’assiette à peine entamée, la nouvelle venue faisait mine de tout saisir. Elle comprenait bien, mais les mots lui échappaient. C’était trop pour elle. La gorge nouée, elle soutenait le regard de la plaignante, sans savoir comment se débarrasser des explications superflues qu’elle avait provoquées. Elle l’avait bien cherché.
Si toute la maisonnée était à ce point à cran, il y avait fort à parier que le même son de cloche retentirait chez les autres. Les gens à fleur de peau se déchirent sans état d’âme. Elle pouvait désormais supposer l’origine de cet air avarié, cette ambiance moisie. En apparence, de loin, c’était Los locos del Cerrito, une joyeuse bande d’expatriés, qui ne perdait jamais une occasion de passer la nuit à boire, fumer et faire des coups de poker. En substance, c’était une maison de fous, qui ne s’entendait plus, et qui avait accumulé les immondices à force de tout cacher sous le tapis. Mais maintenant que l’heure des règlements de compte avait sonné, ces futilités devenues trop envahissantes finissaient à découvert. Elles remontaient à la surface comme un liquide visqueux, poisseux, qui éclabousse l’eau pure de sa graisse sale. Elles entachaient le peu d’estime qu’il leur restait. Il ne restait qu’une atmosphère électrique et une tension hautement inflammable, prête à éclater à la moindre étincelle.
Sasha réalisa qu’elle était devenue malgré elle le défouloir d’une haine ordinaire. Ça n’avait plus ni queue ni tête. Elle cherchait désespérément l’antidote au venin que crachait inlassablement sa voisine, mais elle ne s’entendait plus penser. Elle sentait qu’on attendait d’elle qu’elle tranche, qu’elle lui donne raison, qu’elle surenchérisse dans l’indignation. Vous comprenez… Tout a un prix. Si vous ne vous acquittez pas de 30 misérables dollars pour compenser les frais d’un repas qui vous était dédié, faites-le au moins pour racheter vos torts. Une fois dans votre vie, faites un effort… C’était comme si Georgina répétait la scène, qu’elle affutait ses mots en prévision d’une confrontation houleuse. Elle ne se rendait pas compte qu’à force d’amalgame, de raccourcis et de généralisations, il devenait difficile de ne pas perdre la raison de ce malentendu. Il se noyait dans ce vacarme trop longtemps étouffé.
Seul le tonnerre parvint à interrompre cette aigre complainte. Ce fut comme si on avait déchiré une tôle monumentale et qu’on en avait jeté les morceaux dans un ravin. On entendit ses bruits perçants rebondir et s’encastrer entre les murs de la cuisine.
Cet instant fugitif ne fut pourtant pas suffisant. Georgina reprit de plus belle. Elle avait perdu le fil depuis longtemps, mais elle n’en avait que faire. Elle s’était enfermée dans la spirale d’une colère vengeresse qui se contente de prétextes. Elle ne s’arrêtait plus. Chaque nouveau reproche en rajoutait un couche. De dépit, Sasha tourna la tête vers Gaël. Il hochait juste du chef, acquiesçant à tout et à rien, comme quelqu’un qu’on endort. Il se laissait hypnotiser, balader par les arguments à l’emporte-pièce de sa colocataire. Après tout, que pouvait-il faire ? Qui pouvait prétendre conjurer le sort? Il fallait exorciser ces pulsions avant qu’elles ne deviennent malsaines.
L’ire tchèque devenait irrespirable. Il était peut-être deux heures du matin, mais la chaleur engloutissait l’air par vagues successives. Iels brûlaient dans cette étuve, étouffés de mots aussi virulents que lassants. Sasha suffoquait. Elle avait de plus en plus de mal à se maintenir droite. Ses intestins la travaillaient, comme un serpent qui enserre sa proie. Ils la pressaient comme un citron. N’y tenant plus, elle saisit l’excuse de cette envie pressante pour s’extraire de ce râle interminable.
Les toilettes étaient sales. Extrêmement sales. Sasha ne pouvait même pas s’asseoir. Elle attendait, accroupie dans le noir, les yeux fermés, que l’envie revienne. Elle n’arrivait pas à faire abstraction de l’odeur de crasse, des traces de vomi… Alors qu’elle n’y croyait plus, qu’elle s’apprêtait à laisser tomber, des torrents s’abattirent contre la lucarne. Les trombes d’eau, leur bruit régulier, la libérèrent. Et ce qui macérait dans sa panse comprimée pu s’écouler. Elle était complètement déphasée. Trop de pression s’était accumulée. C’était comme la vapeur d’une cocotte-minute. Il fallait que ça sorte.
Ce n’était plus des gouttes qui cognaient contre la petite fenêtre ronde, c’était des vagues qui déferlaient par rouleaux. La jeune voyageuse était à bout. Elle se tenait là, dans la promiscuité de ce petit coin, prête à se laisser emporter à la prochaine rafale. Elle s’était laissée déborder par des histoires qui ne la regardaient pas, comme un matelot se laisse emporter les flots. Elle s’était trop approchée du bord, des abords de cette marée montante de petits méfaits restés en travers des gorges. La menace qui la faisait tanguer était dérisoire. Une histoire d’argent qui met le feu aux poudres. Mais Sasha sentait que sa première nuit pouvait y passer, engloutie par des barbares, à coups d’injures hurlantes et peut-être même de coups de sang.
Plongée dans ses ruminations sans lendemain, exposée à toutes les nuisances de ce nocturne cacophonique, Sasha échouait à refaire surface. Hébétée, catastrophée, elle cherchait le sens de cette débandade, que chaque personnage étendait bon gré mal gré, comme on tend une corde poussiéreuse jusqu’à ce qu’elle finisse rompue par l’excès de pression. C’était trop pour elle. Plus que ce que son esprit embrumé ne pouvait résoudre. De toute façon, l’heure n’était pas aux résolutions. Ni aux confrontations. Ce serait comme attiser un feu incontrôlable. Georgina était hors d’elle. Elle avait déjà perdu patience. Éteindre sa rage envahissante, chercher à la contenir ? C’était perdu d’avance. Il lui suffirait de croiser le regard de l’autre couple pour qu’advienne le raz de marée, la déflagration.
Toujours accroupie, Sasha laissait refluer le mélange indigeste de tous les faits relatés. Elle avait bien une idée… Au fond, qui avait fait quoi, qui était à plaindre, qui devait s’excuser… Tout cela importait peu. Il était trop tard pour revenir sur ces comportements problématiques. Demain, les colocataires redeviendraient des étrangers. Tout ce qui comptait, c’est que chacune, chacun, puisse s’exprimer et être entendu. Rien de plus, rien de moins. C’est ce que lui intimait le souvenir de semaines entières passées à essayer de colmater des parties en rupture. Que ce soit des collègues, des couples ou des enfants, quand deux personnes ne s’entendent plus, il est parfois nécessaire de trouver un·e intermédiaire, quelqu’un qui recolle les morceaux. Sasha l’avait vu faire. Elle avait assisté à quelques-uns de ces liens restaurés. Elle connaissait la procédure, les étapes. Il lui manquait juste l’énergie, la force de patience qui facilite les régénérations. Elle ne s’était pas isolée pour rien.
Après tout, tout ce qu’elle avait enduré, tout ce qu’elle avait traversé, il fallait encore qu’elle retrousse les manches et qu’elle se mouille ? Rien ne l’y obligeait. Elle était en vacances ! Elle parlait à peine la langue qui, tant bien que mal, les réunissait tous. Elle pouvait très bien décider de faire la sourde oreille. Si les ronflements de Gaël ne suffisaient pas à étouffer l’esclandre, les bouchons qu’elle utilisait pour ne pas les entendre feraient parfaitement l’affaire.
Et demain, iels n’en entendraient plus parler. Iels repartiraient à zéro, sur les sentiers de crête du Pacifique. Plus de guerres larvées. Plus de propos enflammés. Juste le silence des grands espaces, le piaillement lointain des oiseaux et l’azur au-dessus de leurs têtes, à perte de vue. La simple évocation de ces images la transportait loin du raffut ambiant qui parvenait jusqu’à elle par l’embrasure de la porte. Elle n’entendait plus la voix de Georgina qui continuait pourtant à déblatérer encore et encore. Soulagée, elle savait ce qui lui restait à faire. Il suffisait de garder le cap, direction la chambre et le tour serait joué.
Elle sortit son téléphone de sa poche et alluma le flash pour tirer la chasse. Elle était penchée au-dessus de la cuvette quand une secousse sèche la fit vaciller et fit plonger son portable dans les eaux troubles…
Et merde !







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