Babel, Chapitre 5, Et les éclairs jaillirent
Dernière mise à jour : il y a 5 jours
Sommaire
Chapitre 5 - Et les éclairs jaillirent
Chapitre 6 - Les vents s’essoufflent
Chapitre 7 - La pression retombe
Chapitre 8 - L’aube arrosée
Finale
*

"What did you expect ?"*
*"Tu t’attendais à quoi ?"
Les néons grésillaient doucement au-dessus des têtes. Cambrée comme ses acolytes, Sasha sentait son dos s’engourdir dans la passivité. Elle ne faisait rien. Elle laissait les affaires passer entre ses mains. Gaël, lui, avait obtenu la meilleure place. Il faisait la navette entre Attaf et elle. Le salon, déjà amoché, était méconnaissable. Une décharge aurait fait pâle figure à côté. Le sol était maculé d’objets en tout genre. Des vêtements chiffonnés recouvraient les chaussures esseulées. Le papier rutilant de livres qui sentaient toujours le neuf se froissait au contact d’un attirail démesuré d'ustensiles. Au milieu de cet enchevêtrement chaotique, Attaf penchait méticuleusement sa carrure d’armoire à glace sur ses biens. Il les récupérait d’une main et, sans plus de considération, sans même ôter toute la poussière qu’ils avaient brassé, les refourguait au jeune Français. Les lots finissaient leur course dans des cartons rafistolés tant bien que mal par les petites mains pleines de corne et d’expérience de Sasha.
Elle ne savait pas depuis combien de temps iels menaient cette danse étrange. Leurs gestes étaient devenus mécaniques. Leurs pas étaient synchronisés et efficaces, cadencés, millimétrés. Iels n’échangeaient pas un mot. Iels s’y étaient mis sans réfléchir, comme emporté.es par l’évidence. Ce fatras n’allait pas se ranger tout seul. Et l’heure pressait.
La réplique, digne d’une mauvaise publicité, accompagnée d’un rire franc et moqueur, provenait de la cuisine. Rena avait quitté sa bulle pour venir se rafraîchir. La voie étant désertée, elle avait profité du champ libre, du soudain calme plat, pour rallier le stock de soda. La petite détonation que sa bouteille en verre avait émise à l’ouverture les avait toutes et tous fait sursauter. Comme sorti.es d’une initiation à l’autohypnose, l’esprit ensommeillé et le corps possédé par une série de gestes automatisés, iels s’étaient retourné.es subitement en retenant leur respiration. Que craignaient-iels ? Iels s’étaient laissé.es aller devant le ridicule de la situation.
Do I look like a cop ? You should have seen your faces*, lâcha Rena, hilare.
* Est-ce que j'ai l'air d'un flic ? Vous auriez dû voir vos têtes
Elle aussi semblait complètement à cran. Son visage était creusé de cernes, qui paraissaient encore s’enfoncer à chaque fois qu’elle frottait ses yeux. Le rouge de son ample pyjama faisait de l'œil à son regard fatigué. Elle transpirait pourtant une grâce à toute épreuve. Ses cheveux un peu gras, qui lui arrivaient jusqu’à la taille, étincelaient de doux reflets châtains. À droite, trois dreadlocks dépassaient fièrement, tandis que le côté gauche, coupé très ras, révélait presque sa peau. Elle ne faisait pas ses 23 ans. Son sourire juvénile, son mètre cinquante et sa voix fluette devaient lui valoir des contrôles fréquents lors de ses sorties en ville. Sasha, qui était coutumière de ces délits au faciès, se reconnaissait très bien dans cette figure sans âge et cette petite taille assumée. Elle n’avait pas de mal à comprendre ce qui avait tant plu à Gaël chez ce fort caractère. Elle voyait devant elle une jeune femme bien décidée à profiter de chaque instant.
Une fois passé le moment de surprise, iels avaient repris leurs gestes coordonnés. Attaf ne regardait même plus ce qu’il faisait. Il fixait sa femme avec insistance.
What ?*
So you won’t help us ?** finit-il par articuler, un sourire de dépit aux lèvres.
Not now. It’s too late honey.***
* Quoi ?
** Donc tu ne vas pas nous aider ?
*** Pas maintenant. Il est trop tard chéri.
Les petits marqueurs d’amour semblent universels. En France, on dit des mots doux à son cœur, à son amour, à son chéri et même parfois à son bébé… Aux États-Unis, on aime ce qui se mange. On aime à croquer nos sweetie, honey et autres cutie pies. L’amour américain est mielleux. Il colle aux doigts et réchauffe la voix. Rien de tout ça dans la réponse courte et si sèche de Rena. Le miel n’était là que pour faire beau, pour faire passer la pilule, un reproche implicite, pour lui donner de la légitimité. C’est elle qui avait pris sur son temps libre ces derniers jours, elle qui avait sacrifié des heures entières dans l’Océan à profiter des vagues sur sa planche, elle qui avait sué dans la canicule de cette maison sans climatisation, seule. Elle avait fini l’avant-veille, in extremis, pendant qu’Attaf passait ses derniers examens. Devant elle, tous ces efforts réduits à néant la faisait sourire jaune. Comme si elle y voyait un juste retour des choses, un rééquilibrage dans les corvées du déménagement. Attaf ne savait même pas où iels dormiraient la nuit prochaine. Il avait fait ce qu’il avait pu, suivi les recherches en catastrophe, par dessus l’épaule. Pour la première fois depuis deux semaines, les rôles semblaient s’inverser.
L’atmosphère taiseuse était maintenant accompagnée du raffut de la bouilloire électrique. Les trois chiffonniers gardaient le rythme, pendant que Rena se préparait une infusion pour dormir, comme chaque nuit. Elle vantait les vertus apaisantes du CBD à qui voulait l’écouter. Elle en proposait toujours à Gaël, à ses mains secouées d'angoisses, à son esprit embrumé, constamment en alerte, sans repos. Il ne savait jamais quoi répondre. Tout lui faisait peur, même les solutions a priori inoffensives. Elle le regardait traverser la pièce dans tous les sens, dans une agitation qu’il masquait sous un zèle contenu.
You guys are so funny. It’s like seeing us at Little Deuce this morning. Everyone was so serious and stressed out. For no reason !*
* Vous êtes trop drôles. On dirait nous au Little Deuce ce matin. Tout le monde était si sérieux et si stressé. Pour rien !
Elle se mit à raconter sa journée. Ce café que Chai avait renversé sur une table, imbibant un téléphone et un journal encore bien plié. La cliente qui leur avait fait un scandale pour avoir sa commande avant tout le monde, en plein rush, et qui était partie après seulement deux petites gorgées. Même les habitué.es qui étaient venu.es s’étaient montré.es grognons. Pas un sourire, pas un remerciement, très peu de pourboires… Rena en avait marre. Pour ne pas arranger les choses, les plages étaient fermées à la fin de son service. Satanés incendies. Le ciel restait immuable, orange délavé, fumeux. On n’y voyait rien. Quel enfer… Et sa mère, qui s’était mise à la harceler de messages horrifiés et d’appels intempestifs. À quoi cela servait-il de fuir de l’autre côté de la planète pour suivre ses rêves, s’il suffisait d’un flash info pour être rattrapé par les évènements, et des parents omniprésents, décidément trop étouffants ?
At least your parents seem to care. Come on ! We need your help here !* finit par couper Attaf, dissimulant difficilement son agacement.
Could you just give me a break ?!**
* Au moins tes parents semblent faire attention. Allez ! On a besoin de ton aide ici !
** Est-ce que tu pourrais juste me laisser tranquille ?!
Rena avait recraché sa tisane. L’insistance de son compagnon lui tapait visiblement sur les nerfs. Pourtant, elle restait là, comme si le spectacle de ces trois fourmis désorientées l’extasiait au plus haut point. Dans une posture menaçante, elle se délectait de ce contact tendu, prête à éclater. Alors, quand Attaf émit pour seule réponse un profond soupir, accompagné d’un geste de sa main libre, elle s’engouffra dans la brèche.
« Come on ! Please grow up a little. I’m sick and tired of your nonsense ! »*, s’écria-t-elle avec amertume.
* Allons! Grandis un peu s’il-te-plaît. J’en ai plus qu’assez de tes absurdités
Depuis le début de la cohabitation dans cette maison, tout dépendait d’elle. C’est à elle que Jan avait proposé de rejoindre la fine équipe, elle qui avait déjà organisé leur emménagement, et elle qui avait hérité du rôle pénible d’intermédiaire entre les Tchèques et son mari. C’est elle qui réglait tout, qui était tenue pour responsable dès que le moindre petit problème survenait, et qui était chargée par son partenaire de régler les malentendus. Elle en avait par dessus la tête de s’en prendre plein la figure à chaque fois. Ce déménagement éclair n’était pas la solution idéale, mais enfin ! Elle n’en pouvait plus de cette situation passée à jouer au fusible. Il fallait que ça s’arrête, avant qu’elle n’y tienne plus et que tout finisse par sauter.
À mesure qu’elle s’exprimait, son visage s’éclaira d’une lumière aveuglante. D’abord pendant de courts laps de temps, puis pendant plusieurs secondes, selon un rythme saccadé et imprévisible. Dans l’indifférence la plus totale, ces lueurs orageuses donnaient pourtant du corps à sa plainte. La foudre pouvait bien s’abattre, tout ce qui comptait, c’était qu’on la laisse respirer, pour une fois...
Sasha écoutait avec attention. Elle ne comprenait pas tout. Une nuit n’aurait pas suffit à combler ses lacunes. Rena parlait vite et fort. Elle ne mâchait pas ses mots. Elle avalait ses phrases avec assurance. Sa voix se brouillait, essayant d’atteindre des graves inaccessibles pour ses cordes vocales. Pratique bien étrange, qui rappelait ces idoles hollywoodiennes, que le petit écran consacrait dans le monde entier. Ce grésillement jurait avec le reste. Il lui donnait un air très décontractée, que ses propos décriaient pourtant.
La rafistoleuse désoeuvrée restait songeuse. Quelle ambiance… Personne n’y mettait du sien. Iels se lâchaient les un·es les autres, les un·es sur les autres… Personne n’y échappait. Chacun·e prenait pour son grade, en rajoutait une couche, feuille par feuille, dossier par dossier. Il restait toujours un peu de ressentiment à cracher, un peu d’huile pour attiser la rancœur, un feu dévorant qui tournait au vinaigre. Leurs histoires sentaient le roussi. Comme si tout était sur le point d’exploser. Comme si l’ensemble de la maison se disloquait, que les chambres perdaient l’équilibre, emportant chaque individu au passage. Comme si les fondations de leurs liens étaient bancales, les poussant vers l’effondrement. Comme si la communication leur avait fait défaut.
Tous les outils performants que la modernité avaient multiplié pour leur permettre de rester connecté·es n’avaient servi à rien, visiblement. Iels avaient peut-être même creusé le fossé. Tout tenait de l’évidence... Qui aurait pu douter de la capacité de sept jeunes êtres humains issus des quatre coins du monde pour vivre de façon civilisée sous le même toit ? Avec tous les moyens modernes, la technologie, l’éducation, une langue en commun… Dans ce monde où le ciel constitue la dernière limite, la dernière frontière, la réalité se rappelait à eux. Sans un minimum de temps, d’énergie et de reconnaissance de leurs conceptions biaisées, leur génération était vouée à construire des relations branlantes comme des châteaux de cartes.
Dans le silence qui gonflait désormais comme un abcès, au rythme des flashs incessants qui inondaient la salle de leur électricité, leurs regards se perdaient dans le vague. Attaf piétinait, tournait en rond. Rena jouait avec un bracelet en sirotant son infusion.
Soudain, elle sembla remarquer la présence discrète de Sasha.
Oh hi ! I didn’t see you ! *
Euh… Hi… **
Does she speak English?*** demanda abruptement Rena en direction de Gaël
Of course I speak English !° réagit Sasha scandalisée, I just need time.
We all do darling !°° répondit son interlocutrice, provocant l’hilarité générale.
* Oh ! Salut ! Je ne t’avais pas vue !
** Euh… Salut...
*** Est-ce qu’elle parle anglais ?
° Bien sûr que je parle anglais ! J’ai juste besoin de temps.
°° Comme nous tous chérie !
Se donner du temps. Appuyer sur la pédale de frein, et laisser l’amertume décanter… Qu’est-ce qui les retenait là ? À quoi rimait cette scène nocturne improbable ? Qui aurait pu l’expliquer ? Leurs motivations profondes étaient aussi obscures et impénétrables que la couleur du ciel ennuagé, à cette heure plus qu’avancée. Rien n’obligeait Rena à supporter la litanie de soupirs de son compagnon. Rien n’engageait vraiment Attaf à tout remettre en ordre là, maintenant. Rien ne forçait Gaël à le suivre, et ainsi, l’encourager. Et rien ne forçait Sasha à prendre sur son sommeil détraqué par le voyage pour subir leur mauvaise humeur. Et pourtant…
What time is your truck again ?* finit par demander Gaël.
It’s at nine sharp. I don’t want to waste my time here**, répondit Attaf, les genoux fléchis, penché sur de gros manuels.
Dude… You need to sleep ! We only have a few hours left ! You know I can’t drive !*** bailla Rena.
I’d rather have everything ready before we leave. I don’t want to see their face again.°
Come on ! It will be fine ! It will be the new start we needed. Just stop and go to bed now.°°
You don’t get to tell me what to do…†
Are you serious ?‡
* À quelle heure est votre camion déjà ?
** Il est à 9 heures précises. Je ne veux pas perdre mon temps ici.
*** Mec ! Il faut que tu dormes ! Il ne nous reste que quelques heures ! Tu sais que je ne peux pas conduire !
° Je préfère que tout soit prêt pour quand on part. Je ne veux plus revoir leurs têtes.
°° Je te promets que ça ira. Ce sera le nouveau départ dont on avait besoin. Il faut juste que tu arrêtes et que tu ailles te coucher pour le moment.
† Tu n’as pas à me dire ce que je dois faire
‡ T'es sérieux ?
Le visage empourpré, Rena prit sa tasse et sortit s’installer sur la terrasse. Il fallait la comprendre, dans ses gestes et ses silences. Attaf ne voulait rien entendre. La nuit l’aveuglait d’un mal profond, qu’aucun choc n’aurait pu éclairer. Il parlait sans réfléchir, trop affairé à encombrer sa main libre et son esprit à vif. Comme s’il cherchait à étouffer une petite voix sous le monticule feutré de leur garde-robe, éparpillée par terre. Ce désordre - et quelle catastrophe - lui fournissait un bon prétexte pour bouder sa chambre, ses draps et Rena. Une chance pour affirmer qu’il était partout, sur tous les fronts. Une nouvelle performance pour lui, une nouvelle absence pour elle. Son intention louable passait complètement à côté du fond du problème. Alors, elle restait dehors, seule.
Don’t worry. She’s a real character*, finit par articuler son soupirant devant les regards perplexes de l’autre couple.
I take… Euh… I take a break, répondit Sasha, révulsée par ce ton indifférent.
* Ne vous inquiétez pas. Elle est haut en couleur.
** Je prends… Euh… Je prends une pause.
De toute façon, elle avait fait le tour des cartons. Il ne restait qu’à tout empaqueter. Elle sortit dans un nuage de fumée. Rena noyait son amertume dans ces volutes enivrantes, qui sentaient l’herbe mouillée. Elle ne prêta aucune attention à sa présence à côté d’elle. Elle restait là, tranquille, sans rien demander à personne.
Do you want some ?* lâcha-t-elle après un temps.
Oh… No… I don’t smoke.**
Me neither... What do you want then ?***
Nothing… I’m just here to help.°
I don’t need help.°°
* Tu en veux ?
** Oh… Non… Je ne fume pas.
*** Moi non plus… Qu’est-ce que tu veux alors ?
° Rien. Je suis juste là pour aider.
°° J'ai pas besoin d'aide.
Elle était assez grande pour se débrouiller seule. De son Allemagne natale jusqu’ici, aujourd’hui, Rena en avait assez d’être prise pour une petite chose précieuse. Son père ne l’avait jamais laissée grandir. Même à distance, il l’embarrassait de conseils non sollicités, la mettait en garde contre l’univers tout entier. C’était presque pire que lorsqu’elle vivait sous le même toit. Le nom qu’il lui avait assigné lui collait à la peau. Elle le portait comme un tatouage de prisonnier. « Renate ». Nouvelle naissance. Elle était condamnée à renaître, encore et encore, à toujours subir le patronage des plus grands. Chaque jour elle luttait pour s’émanciper un peu plus, un peu plus loin, un peu plus fort. Trouver sa voix. Son petit bonhomme de chemin. Son mariage aurait pu être une délivrance. Au lieu de ça, elle avait découvert un autre homme, qui ne voyait pas plus loin que le bout de ses moustaches, obnubilé par la réussite, détaché du reste. « Work ». C’était son enfermement, ses barreaux invisibles. Il n’avait d’yeux que pour ça, que ce terme à la bouche, comme un bébé qui balbutie fièrement son premier mot. Mais elle ne partageait pas son obsession. Elle passait son temps à tenter de le faire sortir, de lui apprendre autre chose, une vision moins étroite du monde, le surf, ses sensations, tout le reste, toutes ces choses qui nous dépassent...
Ce déménagement, c’était une vague mal entamée, une page à tourner. Elleux et les Tchèques, ça ne collait pas. Iels n’étaient pas sur la même longueur d’onde. Le mélange n’avait pas pris. Jan avait beau surfer mieux qu’elle ; Georgina avait beau tout faire pour tout garder sous contrôle ; iels ne parlaient tout simplement pas le même langage. La technique ne faisait pas tout. Voilà. C’est tout ce que c’était. Juste une mauvaise vague. Il y en aurait d’autres. D’autres occasion d’accompagner le mouvement de la Vie. C’était sa philosophie.
Elle parlait d’une voix désinvolte, illuminée d’éclairs par moments. Elle aspirait de grandes goulées de fumée par le petit tube qu’elle tenait du bout des doigts, comme une source intarissable d’inspiration. Elle n’était pas du genre à en rajouter, à chercher l’escalade. Peut-être que c’était son problème. Et puis à quoi bon insister ? Parfois, abandonner l’autre dans son aveuglement se révèle bien plus efficace qu’une gifle ou même un mot plus haut que les autres. Le silence est une arme délicate à manier, qui peut signifier tout et son contraire. Le tout est de laisser planer suffisamment d’ambiguïté pour que l’autre n’aie d’autre choix que de remonter à la source, une fois passée l’hébétude d’une dispute avortée. Ça n’enterre pas le conflit, au contraire. Ça lui donne du corps. On fait le tri entre les réflexions qui nous montaient à la tête et on finit par saisir le sens de la masquarade.
Planant dans ses volutes presque blanches, Rena saupoudrait l’atmosphère. Elle n’avait pas besoin d’aide. Elle se débrouillait très bien toute seule. Personne ne la tenait par la main quand elle avait pris l’avion à Berlin, il y a deux ans. Personne ne l’avait soutenue, elle qui avait tout plaqué, ses études et son destin tout tracé, dans le cabinet dentaire familial. Personne n’était à ses côtés au moment de passer les contrôles à l’aéroport de Hawaï. Elle avait bravé les interdits, n’écoutant que sa soif d’espace, d’ailleurs. C’était ça la liberté. Réveiller son coeur, englouti sous les peurs, les conseils et les consignes, édictés par les autres. Rien n’avait plus de valeur qu’une aspiration bien sentie. C’était tout simple. Une affaire de ressenti. Écouter le vent. Regarder les étoiles...
Perdue dans ses pensées, Sasha avait sursauté quand Rena avait commencé à entonner Nina Simone. Elle ne l’avait pas vue saisir le ukulélé inanimé sur la table basse. Son jeu était improbable. Presque agressif. Comme une rock star qui n’aurait eu qu’un instrument inoffensif sous la main. « Dis-moi comment tu joues, je te dirai qui tu es »… La jeune allemande proposait une reprise très punk. Le mégot au bord des lèvres, elle n’articulait pas un mot. Elle plaquait toute son énergie contre les cordes, dans un enchaînement d’accords asynchrones. Elle terminait chaque strophe à bout de souffle, d’une voix complètement brisée. Elle chantait en regardant le sol, sans accorder aucune attention à sa voisine qui cherchait à la rejoindre en frappant dans ses mains, mais qui peinait à suivre le rythme.
Elle acheva son numéro en même temps que son joint, brusquement. Elle resta indifférente aux quelques applaudissements que Sasha faisait résonner de bon coeur. C’était ça. Sa liberté. Se faire toute seule. Ne dépendre de personne. Ne rien attendre de la vie. Profiter de chaque instant comme si c’était à la fois le premier et le dernier. La présence pourtant discrète de son homologue semblait l’encombrer. Elle s’efforçait de regarder le bracelet à sa cheville nue. Elle le manipulait nerveusement.
Do you want… commença Sasha. Euh… You alone ?*
It’s not that easy darling…** soupira la jeune mariée.
No… I mean… Do you want some space… For you ?***
Don’t worry sis’. You can’t see it on my face, but I’m glad you’re here.
* Est-ce que tu veux… Euh… Toi seule ?
** C’est pas si simple chérie...
*** Non… Je veux dire… Est-ce que tu veux un peu d’espace… Pour toi ?
° T’inquiète pas ma sœur. Tu ne le vois pas sur mon visage, mais je suis heureuse que tu sois là.
Le regard toujours rivé sur son bracelet, elle esquissa un sourire. Sa familiarité détonnait avec le contexte. Était-ce pour se protéger qu’elle la prenait de haut, la rabaissant à cette adresse condescendante, « darling », chérie ? Avaient-elles partagé quelque chose de suffisamment fort pour faire d’elle sa « sis’ », sa sœur ? Peut-être que cela n’avait pas d’importance. C’est vrai. Sasha se sentait étrangement proche de cette femme pleine de distance. Comme si elle incarnait toutes les aspirations qu’elle avait réprimé en elle. Une petite sœur rebelle, qui tenait tête à tous les tabous, toutes les morales.
Dans le carcan d’une carrière déjà bien établie, après seulement deux ans, à deux heures de train de ses parents, toujours joignable, même aux confins de l’horizon, engloutie sous un flot intarissable de voix qui ne lui appartenaient pas, son cœur s’était mué en une simple pompe organique. Rien de plus. Elle ne le sentait plus vibrer comme autrefois, quand elle se prenait à rêver un grain de folie, de grandeur. Elle ? Elle s’était bien laissée enfermer dans sa condition de petite chose précieuse, et faible.
Tout plaquer. Prendre ses cliques et ses claques vers un ailleurs à définir. Marcher sur des sentiers non balisés. Faire du stop. Oser. Prendre des risques... Tu n’y penses pas ma chérie. C’est de l’inconscience pure. Personne ne fait ça. C’est tout. C’est comme ça… Ils n’avaient que ces mots à la bouche. Leur petite chérie avait de la chance. Une bonne situation sans histoire. Elle pouvait même voyager, aussi loin qu’elle le voulait. San Francisco, mesdames et messieurs. Rien que ça. Quelle chance de pouvoir rejoindre son grand amour et vivre son rêve. Avec la bénédiction de toute la famille, et le patronage de quelques proches non loin… Les yeux écarquillés, au bord des larmes, Sasha eut un haut-le-coeur.
Oh ! Are you sick ?*
No… I… I just wish… I was free. Like you**, répondit Sasha en déversant un chagrin qui lui soulevait la poitrine.
You still are sis' ! Nobody can pretend they know who you should be or what you should do. Nobody knows better than you.***
I don't know… I’m not sure…°
Nobody knows ! Nobody’s sure ! They just pretend ! Don’t follow. Listen and let your inspiration grow. Deep within you, something ought to come out. There’s nothing to do. It will come out when the time comes. Trust this strength that lies under the surface.
*Oh ! T’es malade ?
** Non… Je… Je voudrais juste… Être libre. Comme toi.
*** Tu l‘es toujours ma sœur ! Personne ne peut prétendre savoir qui tu es ou ce que tu devrais faire. Personne ne sait mieux que toi.
° Je ne sais pas… Je ne suis pas sûre...
°° Personne ne sait ! Personne n’est sûr ! Ils font juste semblant ! Ne suis pas. Écoute et laisse ton inspiration se développer. Au plus profond de toi, quelque chose cherche à se révéler. Il n’y a rien à faire. Ça se révélera le moment venu. Aies confiance en cette force qui se tient sous la surface.
Les yeux embués, Sasha souriait en hoquetant. Quelle sensation déroutante ! C’est comme si l’espace du dialogue, les rôles s’inversaient, comme si Rena la connaissait mieux qu’elle-même. Elle croyait s’entendre à travers ses mots, son franc parler, qui lui révélait un autre visage, enfoui dans ce masque convenu. Quelle ironie… Elle s’était rapprochée croyant pouvoir apporter du soutien. En réalité, c’est elle qui était perdue. La présence rugueuse de la jeune femme, tout ce qu’elle incarnait lui faisait réaliser à quel point sa vie bien réglée la tenait en laisse.
Elle s’était laissée faire, laissée dresser. Elle avait laissé se dresser des murailles infranchissables autour d’elle, en elle. Son esprit sauvage, en quête d’aventures, suffoquait. Réanimé à la vue du petit numéro d’un petit esprit libre, il la prenait aux tripes, prêt à gémir. Sans s’en apercevoir, comme envoûtée, elle avait laissé sa part indomptable perdre en vigueur. Depuis, elle traînait la patte de rencontre en rencontre, épuisée, désorientée. Elle restait pourtant performante, répondait à toutes les attentes. Elle tenait à ce qu’on puisse compter sur elle. De peur de choquer ou de surprendre, elle s’était rendue prévisible, au point de museler ses rêves, au risque de délayer son sommeil. À force, ce qui devait arriver arriva. D’abord, ce fut les nuits noires. Ses souvenirs s’effacèrent peu à peu. Elle se mit à ressasser le jour avant de s’endormir, seule dans son lit. Sans échappatoire, les voix de ses patients, leurs phrases en suspend, vinrent la hanter. Et peu à peu, sa nuit se fit blanche comme neige. Interminable et irréelle. Tellement aveuglée par ces esprits omniprésents, elle avait complètement oublié ce que c’était que se laisser porter par un rêve ou un désir. Les siens étaient devenus transparents à force d’être malmenés, repoussés à la clairière de la conscience, sans défense, en porte à faux avec la charge conventionnelle allouée à toute jeune femme qui se respecte…
Elle n’était plus qu’une âme errante, tellement absorbée par son rôle qu’elle s’était laissée effacer. Par quoi ? Par qui ? Pour qui ? Pour quoi ? Personne ne voulait reconnaître sa part de responsabilité. Chacun, chacune autour d’elle remarquait juste son altération, sans se poser plus de question. « Tu files un mauvais coton en ce moment dis-donc ! On ne te reconnais plus. Ma parole, tu fais peine à voir. Tu es sûre que ça va ? Il ne faut pas te laisser aller comme ça… » Et elle ? Elle acquiesçait à ce jeu de dupe. Elle acceptait de porter le chapeau qu’on lui tendait, de supporter le poids des reproches. Comme si elle ne pouvait en vouloir qu’à elle. Au fond, ses forces l’avaient abandonnée depuis trop longtemps pour espérer soulever autant de paupières. L’engrenage du piège était pourtant d’une simplicité désarmante. « J’ai besoin de toi ». C’est tout. C’était ça les mots magiques. Ça marchait à tous les coups. Elle n’y pouvait rien. Elle se donnait à cet appel, à fond, et de bon coeur. Elle comblait son existence de ces liens de dépendance. On pouvait toujours compter sur elle. Il y avait toujours le temps de rajouter un patient, d’aller arroser des plantes à l’autre bout du RER, de promener les chiens du voisin… Service après service, elle avait creusé le sillon du toujours plus, toujours possible, dans une logique infernale, pernicieuse, intenable. Pour dire non, il lui fallait une bonne excuse. Et malgré tout, elle payait les rares fois où elle n’avait eu d’autre choix que de proposer une alternative. Son coeur se serrait à chaque « merci quand même ! ». Alors, quand être au service s’était mué en corvée, que son tour était venu d’avoir besoin de soutien, personne n’avait compris. Pas même elle. Elle se mit simplement à croire qu’elle était en manque. Gaël était loin. Il n’avait pas bougé d’un pouce au son éteint de sa voix nue. Quelques mois plus tard, elle était là, et son attitude criait toujours plus fort son besoin d’elle.
Un vent de révolte ébouriffait les cheveux des deux femmes. Rena avait raison. Personne n’avait le droit de lui dicter la marche à suivre. Elle aussi avait le droit à l’attention, à être considérée comme autre chose qu’un esclave insensible, comme un être humain, à part entière, avec ses zones d’ombre fragiles, qui nécessite du soin et du temps.
« Ja ? Ne… Ne, ne. Alles klar Mutti ! Es ist doch alles gut ! ».
Oui ? Non… Non, non. Tout va bien Maman ! Il n’y a rien à redire.
Au retentissement d’« Adieu, good bye, auf wiedersehn », dans la voix gutturale de celui que Sasha devina être le chanteur de Rammstein, le téléphone de Rena s’était mis à trembler. La conversation avait été expéditive. Elle semblait lui avoir raccroché au nez. « Doch alles gut »… Rien ne mérite qu’on s’emporte, qu’on se mette en colère. C’est ce qu’elle avait dit brutalement avant de reposer le combiné. Elle entama une nouvelle feuille, une pincée d’herbe, comme si la fumée permettait de décrasser les nerfs en tension. À côté, les garçons s’étaient assis par terre. Attaf avait sorti une bouteille de Kombucha du frigo, qu’il sirotait en regardant tout ce qu’iels avaient abandonné au sol.
Des oiseaux piaillaient discrètement dans les arbres, au loin. Rena triturait encore le bracelet à sa cheville, comme s’il la gênait. C’était un morceau de tissu de quelques millimètres de large, représentant des motifs cachemires orange et violet.
It’s a beautiful… Euh… Bracelet* , engagea Sasha.
Thanks. It’s actually a gift from your boyfriend…** répondit Rena, très pâle.
* C’est un beau… Euh… Bracelet.
** Merci. En fait, c’est un cadeau de ton petit-ami...
Dans un silence gêné, Sasha suivit le regard de la jeune allemande et rencontra les yeux innocents de son grand bouclé. Derrière la vitre, il observait sans entendre, sans comprendre qu’on parlait de lui. Sasha ne découvrait rien. Elle avait su la première que son partenaire débordait d’amour. Il lui disait tout. C’en était même pénible. À croire qu’il espérait qu’elle le rassure, qu’elle lui dise que ce n’était rien, que ça arrivait. Elle n’était pas jalouse, pas le moins du monde. Elle regrettait juste cette fuite, cette manie de toujours chercher les charmes ailleurs, comme on chercherait un nouveau canapé à chaque déménagement. Elle s’agaçait de devoir cautionner son attitude d’amoureux transi qui, ne sachant à quel sein se vouer, choisit sagement d’honorer ses engagements, et de ne pas céder à la tentation. Cette fierté qu’il mendiait à chaque contact la rendait malade.
Visiblement, elle n’était pas la seule. Gaël avait un don pour attendrir par sa candeur et sa sincérité. Il était d’une honnêteté désarmante, complètement inoffensive. C’est son air coupable qui viciait tout. Il semblait toujours peiner à prendre ses responsabilités. Il fallait qu’on l’encourage, qu’on le pousse, qu’on le conforte. Il avait trouvé en Rena une autre âme-sœur, un petit bout de femme qui n’avait pas froid aux yeux, et qui se moquait de ce que pouvait dire les autres. Elle l’avait pris sous son aile, poussé sur sa planche. Iels avaient parcouru les chemins de traverse qui enveloppent les plages, les parcs, tout le littoral. Elle lui parlait de son mariage, d’Hawaï, du cosmos. Il lui répondait en citant ses cours, des philosophes, des réminiscences de son grand amour. Elle, il l’aimait sans arrière pensée, sans attentes, ni comme une amie, ni comme sa petite-amie. Un amour sans projet, ancré dans le présent. Mais ce présent n’est pas éternel. Et les encombrantes attentions du passé les rattrapaient. Que faire de tous ces gages de tendresse qui finissent par coller à la peau ?
Here, finit par soupirer Rena. I want you to have it.*
Oh ! Thanks ! But he… He give it to you**, hésita Sasha, gênée.
He gave it to me because he couldn’t give it to you. He’s just a crazy loof. They all are ! Consider this my way to say welcome.***
* Voilà. Je veux que tu le prennes.
** Oh ! Merci ! Mais il… Il te le donne à toi.
*** Il me l’a donné parce qu’il ne pouvait pas te le donner. Il est juste dingue. Ils le sont tous ! Prends ça comme ma façon de te dire bienvenue.
Rena attrapa délicatement le pied gauche de son alter ego et enfila la lanière de tissu. Le contact de leurs peaux les fit frémir.
« Now, we just need to do something to you hair and we’ll be twins ! ».
Il ne reste plus qu'à faire quelque chose de tes cheveux et on sera jumelles !
Elles rirent de bon cœur. Peu à peu, toutes les barrières qui les séparaient disparaissaient. Elles devenaient vraiment sœurs, l’une pour l’autre, bien plus que de simples faire valoir pour les bonnes intentions des hommes.
So you’re planning to do the PCT ?*
It was the plan yes.**
Was ? What is the new plan then ?***
I don’t know yet… I just need some time… Just me…°
You should definitely go to Yosemite ! It’s a perfect retreat.°°
* Alors, vous allez faire le PCT ?
** C’était le plan oui.
*** Était ? C’est quoi le nouveau plan alors ?
° Je ne sais pas encore… J’ai juste besoin de temps… Juste moi...
°° Tu devrais vraiment aller à Yosemite ! C’est une retraite parfaite.
Les yeux écarquillés sur le divan, l’aventurière de toujours raconta son chemin initiatique vers les terres reculées de la Sierra. Un trip loin de tout ce qui lui était familier. Elle s’était perdue, entièrement immergée dans les éléments, corps et âme. Attaf l’avait déposée au pied de Glacier Point et l’avait attendue là. Elle avait éteint son téléphone et s’était enfoncée au hasard des sentiers, n’écoutant que son instinct. Elle avait finit par suivre le lit d’une petite rivière. Elle avait jeûné et veillé pendant deux jours. Le chant des oiseaux et des feuilles l’enveloppait comme un châle immémorial. Jamais elle ne s’était sentie aussi proche des étoiles. Peu à peu, le poison de la civilisation, les pots d’échappements, les cris furieux, le vacarme infini des villes qu’elle avait traversées, s’estompait dans la douceur de l’environnement. En arrivant à Yosemite Creek, à l’aube, elle avait plongé dans la rivière comme on peut entrer dans le Gange, entièrement vêtue, encore recouverte de toutes les attentes qui pétrissaient son corps. Elle s’abandonna jusqu’à flotter à la surface, laissant ses souillures sombrer en profondeur. Cette échappée n’était qu’une parenthèse, mais elle lui avait permis de renouer avec sa nature, de lui éviter l’asphyxie.
Dans le dépouillement de la terrasse silencieuse, Sasha l’écoutait. Elle buvait ses paroles comme on écoute la pluie, distraitement. Elle songeait à cet appel, à la solitude, à ces retrouvailles qui l’attendaient peut-être, là-bas, quelque part... Elle se prenait à y croire, croire que rien n’était écrit, que sa voix l’attendait sûrement au tournant d’un chemin. Il suffisait d’oser l’ouvrir. Que dirait Gaël en apprenant qu’elle s’était décidée à se retrouver seule quelques temps ? Il ne comprendrait sûrement pas tout de suite. Il faudrait le laisser digérer. Leur retour en France était prévu dans un mois et leur plan était parti en fumée. C’était suffisant pour trouver prétexte à s’égarer, semer son carcan d’attentes, et pousser vers de nouveaux horizons.
Au juste, qu’attendait-elle ?
*
Par l’entrebâillement des portes-fenêtre, une mélodie lancinante entra en résonance avec leur état d’hébétude. La descente d’accords du piano les plongeait dans un état second. Dans l’herbe, au loin, les insectes couvraient les éclairs de leurs cris rauques et caverneux. Dans le secret de cette veillée interminable, les lueurs fugaces qui s’allumaient encore par moment semblaient vibrer d’interrogation.



Commentaires