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Babel, Chapitre 4, Déluge

  • Photo du rédacteur: Martin Perrin
    Martin Perrin
  • 5 juin
  • 27 min de lecture

Sommaire

Chapitre 4 - Déluge

Chapitre 5 - Et les éclairs jaillirent

Chapitre 6 - Les vents s’essoufflent

Chapitre 7 - La pression retombe

Chapitre 8 - L’aube arrosée

Finale

***

***

كَانُواْ قَلِيلٗا مِّنَ ٱلَّيۡلِ مَا يَهۡجَعُون*

* Iels dormaient , mais peu de la Nuit.


En rejoignant la cuisine, Sasha avait glissé sur une flaque d’eau. Le parquet du salon était trempé. Elle avait perdu l’équilibre, en même temps que la maîtrise de ses mouvements. Ses jambes avaient esquissé une chorégraphie digne d’un ballet contemporain. Après deux entrechats d’une grâce inqualifiable, elles avaient tiré leur révérence en un saut très ambitieux. Loin derrière, ses bras avaient opté pour des gestes plus aériens. Ils avaient brassé le vent dans tous les sens, avec une efficacité à faire pâlir les éoliennes. Dans son sillage, elle avait emporté ce qui restait d’ordre. Les derniers cartons s’étaient effondrés sans un bruit, sur une mosaïque matelassée de pulls et de joggings. 

Elle gisait à même le sol, empêtrée dans un ramassis de manuels et de câbles, quand une voix avait commencé à psalmodier. Le ciel vitreux, un croissant de lune et des étoiles lointaines, se diffractaient aux quatre coins de la pièce. Toutes ces traces liquides, qui remontaient jusqu’à la véranda, semblaient ondoyer sous l’emprise de cette prosodie singulière, qui émanait d’une des chambres. Son timbre reflétait une émotion obscure, empreinte de trop de micro vibrations pour se laisser interpréter comme un livre ouvert. Immobile, la musicienne occidentale laissait son oreille s’imprégner des sonorités sinueuses de ce voyage soudain, à l’aveugle. Désormais, tout paraissait chanceler, déstabilisé par l’écho de ces mots dont la portée dépassait de simples évocations.

Ce n’était pas un cri. C’était plus doux, presque caressant. Malgré les décibels, le message parvenait aux tympans avec la délicatesse d’un masseur qui frictionne muscles et articulations endolories. C’était envoûtant, un transport au-delà des préoccupations stériles, au-delà des frontières de l’embarras, au-delà des murs de la maison… Loin. Dans un pays cultivé, où la sagesse se récolte comme on moissonne les blés. Ce n’était pas trop fort. Juste assez pour se faire entendre. Mais ce n’était pas un murmure. C’était puissant, ferme. Les mots étaient habités. On n’y percevait pas la moindre hésitation. C’était comme le discours d’un guide charismatique, qui appelle son peuple à se soulever. Le débit suivait les intonations tremblantes qu’on retrouvait dans les exhortations de Martin Luther King Jr. Pourtant, ce n’était pas non plus une plainte ou une supplication. Bien que le ton semblât vindicatif, il restait plein de dignité. Il ne condamnait rien. Il se contentait d’appeler les consciences éveillées dans la nuit. C’était tout cela, un mélange subtil, délicat et épicé, qui venait parfumer les heures creuses d’une nuit californienne dans la houle.

  • Décidément… Tu sors de table en laissant l’assiette à moitié pleine. Moi qui croyait que tu avais faim. Et finalement, tu te reprends une gamelle au salon ! pouffa Gaël. Le menu n’était pas assez équilibré pour toi visiblement. Tu ne tiens plus debout.  

  • C’est ça ! Peut-être que vous vous chambrez bien avec tes copains, mais la championne des bonnes chutes, c’est moi ! railla Sasha. Le menu était très bien. C’est la soupe de Georgina qui me pèse sur l’estomac. C’est à en tomber par terre. Et une soupe à la salade en plus ! On aura tout vu ! Une vraie histoire à dormir debout. Mais oui, tu vois, je pense que je suis prête à m’allonger. J’en ai ras le bol de toute cette animosité passive. À croire que vous ne savez pas utiliser votre langue… Et bien continuez comme ça ! Laissez encore traîner vos règlements de compte jusqu’à demain. J’ai du sommeil à rattraper ! Des beaux rêves à faire… J’ai presque oublié à quoi ça ressemble.  

  • Oui… répondit le jeune étudiant tout penaud. J’aurais préféré que ton arrivée se fasse dans de meilleures conditions. Tout est ma faute… J’aimerais te promettre que tu pourras dormir sur tes deux oreilles, mais ça sent mauvais. Attaf et Rena viennent de rentrer. Iels étaient trempé·es jusqu’à la moëlle. Iels ont traversé le salon à toute allure et se sont enfermé·es dans leur chambre. C’est rare qu’on entende Attaf prier… Ça va achever Georgina. Dès qu’il ouvrira la porte, elle va se jeter sur lui. Je crois que tu as raison. Il vaut mieux que tu ailles te coucher avant. Ça ne sert à rien que tu assistes à ça. Ce n’est pas tes affaires… Mais, toute blague à part : tu as vraiment bien mangé ? Si tu as encore faim, iels sont rentré·es avec un sac bourré à craquer de buddha bowls, qu’iels m’ont balancé au passage. 

  • C’est gentil, mais non merci. Je ne peux plus rien avaler. La seule chose qui me reste à faire, c’est m’effondrer comme une masse. Gère ce que tu as à gérer. À demain.

  • Très bien. Comme tu voudras. On dort dans la dernière chambre, celle qui est la plus proche de la porte d’entrée.

Absent. Perdu au milieu des autres et incapable de se frayer une échappatoire, Gaël faisait peine à voir. Ses mots détachés et sa voix d’automate auraient fait sortir de ses gonds n’importe quelle petite-amie normale. Il avait autant de personnalité qu’une boîte vocale. Des paroles vides, effacées. Un ton monocorde et une communication purement pratique. Il en était réduit à ça… Certaines auraient essayé de le secouer, de lui crier dans les oreilles, juste pour s’assurer qu’elles fonctionnaient encore. Mais à quoi bon démonter un répondeur ? Qui a vraiment envie de perdre son temps avec un correspondant indisponible ? Sasha avait déjà perdu patience depuis longtemps, trop longtemps pour qu’elle gaspille encore de l’énergie et de la salive dans un dialogue stérile. 

Dans quelle langue fallait-il le lui dire ? Elle voulait retrouver un être humain. Un être au cœur ouvert, qui se respecte et qui se laisse toucher. Elle ne voulait pas d’un esclave sans âme ni conscience, qui se plie aux exigences des autres sans réfléchir. Elle voulait retrouver sa voix si singulière, sa corde sensible, celle qui chantait l’espoir si fort que la nuit devenait douce et rassurante. Elle ne voulait pas de ce zombie prêt à tous les sacrifices, à tous les oublis. Elle rêvait juste qu’il se réveille, et qu’il la regarde. Juste ça.


Tout s’était dégradé entre elleux. Tout en nuance et en petites touches, les unes après les autres. Pourtant, rien ne trahissait ces petits riens, cette mécanique détraquée dont la musique échappe à l’oreille. Des disputes, des manquements ou des défauts ? Ça aurait été tellement plus simple à comprendre. Au contraire, tout était trop parfait, trop lisse… Iels avaient suivi leur voie. Et à l’heure du grand écart, iels avaient franchi les obstacles ensemble, sans broncher. Après tant de doutes, cette bourse au mérite était ce qui pouvait arriver de mieux pour Gaël. Ni lui, ni elle, n’avait eu l’ombre d’une hésitation au moment d’accepter l’offre de Berkeley. Iels avaient célébré cette reconnaissance à leur manière, dansant et s’époumonant à en faire trembler les racines du bois de Vincenne sous leurs pieds. 

Puis il était parti. Dans cette nouvelle configuration, iels avaient cherché leurs marques, pris de bonnes habitudes. Iels avaient multiplié les formes d’échanges, comblé le fossé d’intimité qui les éloignait par une infinité de liens, tissés soigneusement. Iels s’appelaient, s’écrivaient, s’envoyaient des lettres, de petites attentions, des chansons, regardaient des films ensemble, se laissaient même respirer… Quand un différend survenait, qu’iels n'étaient plus sur la même longueur d’onde, iels savaient s’attendre. Chaque friction trouvait sa résolution.

C’était ça ce voyage. Leur plus grande résolution. Mais que peuvent les résolutions contre la physique qui écartèle un couple ? Au mois d’avril, alors que les perce-neige se dissimulaient sous des nappes épaisses de brouillard, Sasha avait lancé un appel de détresse. Gaël avait décroché sans attendre, à deux heures du matin. Il avait tout écouté sans dire un mot. Il avait entendu son désarroi, son impuissance, mais c’est comme si les mots n’y pouvaient rien. 

Aimer. Vouloir vivre ce rêve avec un autre. À quoi ça rime quand cet autre n’est pas là, à vos côtés. Peut-on vraiment être présent juste par la pensée ? La présence d’esprit est-elle le remède miracle à l’absence du corps ? Elle voulait y croire, mais c’était devenu au-dessus de ses forces. Alors, la promesse de se rejoindre, juste tous les deux, sur un long chemin, avait jailli comme une évidence. La perspective de se dépasser ensemble, au gré des obstacles bien palpables du PCT, avait évaporé la brume dans le cœur de Sasha.     


Elle avait cru qu’il suffirait de le retrouver pour que le mal se dissipe. Au lieu de ça, elle débarquait dans un chantier où tout était à refaire. À quelques mètres l’un de l’autre, iels restaient déconnectés, évoluant dans deux mondes bien distincts. Sasha regrettait presque la période bénie où elle attendait patiemment, fantasmant les retrouvailles, oubliant ses rendez-vous. À ce moment-là, c’est Gaël qui lui remettait les pieds sur terre. Fort de sa propre expérience, et profondément désireux de la revoir, il aurait fait les démarches à sa place s’il l’avait pu. 

À présent, il n’était que l’ombre de lui-même, l’ombre errante de cette maison prise dans une tourmente futile.


Sasha fut parcourue de frissons. La pluie qui s’abattait à tout rompre derrière les fenêtres restées ouvertes avait fait chuter la température. La jeune femme prit le chemin de la chambre, plongée dans ses ruminations. Un chaud-froid. Elle était en proie à ce choc thermique étrange depuis son atterrissage. Les regards tendres, les mots doux, les jeux de mots… Rien ne la réconfortait. Le secret de cette ambiance glaciale prenait le dessus.

Dans la pénombre, à l’orée du couloir, elle entendit alors une porte grincer. On aurait cru le cri strident d’un trombone à coulisse agonisant. C’était interminable. Sasha chercha du bout des doigts où étaient les gonds mal huilés. Elle ne supportait pas ces bruits à vous rendre sourds. C’était comme si ses viscères se comprimaient et s’entrechoquaient à une fréquence insoutenable. Une véritable torture. Mais le bruit cessa avant qu’elle ne mette la main dessus. C’était toujours comme ça. Elle enrageait de subir ces moments qui clochent et qui cachent leur origine.

Désorientée par ce crissement à hérisser les poils, Sasha réalisa qu’elle avait fait demi-tour. Agacée, elle fit volte-face et heurta de plein fouet une silhouette feutrée qui lui barrait la route. C’était un jeune homme moustachu. Plus petit que Jan ou Gaël, il avait la stature d’un rugbyman et paraissait immense face à la petite Française. Il n’avait pas oscillé d’un pouce. Sasha, elle, le découvrait affalée par terre. Décidément, les lois de la gravité étaient contre elle dans ce pays. Il la regarda longuement, comme interloqué.

  • Oh ! I’m so sorry ! You must be Sasha. I didn’t mean to hurt you.

  •  Oh ! Je suis vraiment désolé ! Tu dois être Sasha. Je n’avais pas l’intention de te faire de mal.

Il n’avait pas dit son nom, comme si c’était une évidence. Attaf lui tendait la main. Ses cheveux mi-longs ondulaient d’humidité. Son T-shirt en coton ruisselait, plaqué contre son torse, laissant apparaître une peau laminée dans tous les sens. Son épiderme était comme une argile très dense, qui n’a pas encore été cuite. Il était recouvert de gouttelettes de pluie, ou de sueur, jusqu’au creux des paumes. Comme s’il devinait ses pensées, il se mit à rire franchement.


  • Come on ! A little drop won’t hurt you. The rain is heavy outside but I just don’t have enough. I’m on my way for a hot shower and I just can’t wait. So stand up !

  • Allons ! Une petite goutte ne va pas te faire de mal. Il pleut fort dehors mais ça ne me suffit pas. La douche m’attend. Donc debout !

Elle s'exécuta, saisit sa main et se releva.

C’est vrai que la pluie tambourinait puissamment sur toutes les façades de la maison. Iels étaient dans la grosse caisse d’un batteur extatique, qui découvre le plaisir que procure une double pédale, et qui s’en donne à coeur joie. C’est comme s’iels sentaient les pulsations de ce temps diluvien jusque sous leur peau. Les français ont choisi l’image d’une corde pour parler de ces moments où il fait meilleur à l’abri. “Il pleut des cordes…” Des cordes ne feraient pas un tel boucan en s’échouant sur les parois d’un bâtiment. “Il pleut des maracas” serait plus à propos. Aucune corde ne fait ce genre de bruit, même désaccordée, même en tapant dessus du plus fort qu’on peut. Une corde, c’est fait pour vibrer. À l’unisson pour commencer, puis dans de belles harmonies… 

Sasha divaguait sur le chemin de la chambre, en ayant presque oublié Attaf. Elle ferma la porte derrière elle et plongea sur le lit. C’était un matelas de fortune, très maigre et large comme ces trottoirs parisiens, sur lequel on ne tient pas à deux, debout… À côté, un sac de randonnée bien empaqueté et une collection de cartons, comme si Gaël avait vécu dans cette maison pendant dix ans. Il y avait tout. Ceux-ci, c’était les manuels d’un seul semestre, deux cartons. Ceux-là, c’était des vêtements à n’en plus finir. Et entre les deux, une quantité d’objets improbables, qui semblaient ne pas avoir beaucoup servi. Une cafetière, des chaussures de sport, des jeux de société de toutes les couleurs, de toutes les tailles… Sasha était soulagée d’arriver la première. Gaël se débrouillerait avec ce qui resterait de place. 

Elle ne voulait plus bouger. Sa brosse à dent était perdue quelque part dans le fatras de son sac tout retourné. Tant pis, elle aurait une haleine à faire fuir les vampires. Elle ne les entendrait même pas ramper jusqu’à la porte. Elle chercha nonchalamment ses bouchons d’oreille. 

Il était temps. En arrière-plan, des voix s’élevaient, au réveil de la rancœur dormante entre ces quatre murs. Sasha distingua d’abord les éclats vifs d’une alto, très animés, au bord de la rupture. Georgina parla crescendo. Elle avait commencé à la limite de l’audible, insisté avec un peu plus de force, et désormais sa voix s'éteignait à mesure qu’elle hurlait à tout rompre. Son cri perçait les tympans pourtant bien protégés de la française allongée. Et, même dans le déclin de ses capacités, la Tchèque ne lâchait pas. Bientôt, des portes se mirent à claquer. La maison n’était qu’une caisse de résonance, à la fois des nuées de gouttes de pluie du dehors, mais aussi maintenant de la folie de celles et ceux qu’elle emprisonnait encore. 

Impossible de rester indifférent à ces à-coups, cette marche macabre. Ce que Sasha entendait la pétrifiait. Des inconscient·es, livré·es à elleux-même, au milieu de la nuit et qui tonnent à foudroyer tout ce qui passe sur leur chemin. La coupure de courant n’affectait visiblement pas que les interrupteurs.

Sasha s’était toujours demandée pourquoi, quand on voit moins bien, on se sent obligé d’élever la voix, même en sachant notre interlocuteur à deux pas. Comme si se sentir diminué sur un aspect nécessitait de compenser sur un autre. Elle imaginait ce que les hurlements en voie d’extinction pouvaient vouloir dire... 

“Regarde-moi. Juste deux minutes. Arrête de faire comme si je n’existais pas. Je suis là, et j’attends que tu fasses ta part du marché, que tu répares la confiance que tu as piétinée de ton indifférence. Je ne te lâcherai pas tant que tu n’auras pas fait ce premier pas. Ne sois pas stupide. Ce n’est pourtant pas compliqué. Pourquoi s’entêter ?”.


C’était un monologue criant de rage, en désespoir de trouver du répondant. Mais Attaf restait muet. Sasha l’imaginait, réfugié sous la douche, dans les vapeurs de l’eau trop chaude. Cette journée devait lui sembler interminable. Même dans le couloir éteint, on pouvait deviner ses cernes. Il s’était sûrement levé très tôt. Et le poids qui alourdissait ses paupières n’en avait pas fini d’être pesant.


“Ça va ? Tu as tout ce qu’il te faut ?” 

Gaël avait fait irruption dans la chambre sans frapper, le regard vitreux, toujours ailleurs visiblement. 

  • Presque. J’ai un petit matelas, une couette et un oreiller juste à ma mesure, mais je n’arrive pas à fermer l'œil. Je sens que je ne suis pas chez moi et qu’on va bientôt venir me déloger. Je suis boucle noire chez les sept enragé·es. 

  • N'exagère pas. Ça aurait pu être pire. Georgina vide son sac pendant qu’Attaf fait le vide dans sa tête. On sera bientôt tranquilles. 

  • Tu sembles bien sûr de toi. 

  • Ça finit toujours comme ça. Attaf n’est jamais disponible. On lui parle à travers les murs, les portes ou les fenêtres. Il se lève à 5 heures du matin tous les jours, avant même que Jan soit rentré de ses dernières courses. Il fait l’ouverture du Blend, le concurrent du Little Deuce Cup et ensuite il file au V stars où il termine la journée. 18 heure par jour, 7 jours sur 7.   

  • C’est inhumain comme emploi du temps ! Pourquoi est-ce qu’il s’inflige ça ? 

  • Il n’a pas le choix. Il le répète à qui veut l’entendre : ce quotidien pourri, c’est la chance de sa vie. Il a quitté son pays à 28 ans, au cours de ses études, sans un regard en arrière. Il n’est jamais retourné au pays depuis. En multipliant les petits boulots ici, il s’est formé une expérience intéressante dans la restauration. Il rêve d’ouvrir son propre café. Pour ça, il a repris des études de Business, à Berkeley. Toutes ses économies y passent, et ses deux casquettes suffisent à peine à financer les frais de scolarité. Il doit valider son master à la fin de l’année. 

  • Mais comment est-ce qu’il arrive à faire des études en plus de tout ça ? 

  • Il sèche. Il récupère les cours et il planche sur ses devoirs pendant ses pauses cigarette. 

  • C’est dément…

  • Et malgré ça, il trouve le temps pour jouer de la guitare avec moi le soir. Toujours avec le sourire… 


Pensive et étourdie, Sasha laissait son regard vagabonder dans la pièce. La fenêtre qui donnait sur la rue obscure n’était plus que la face visible d’un gigantesque aquarium. On n’entendait plus rien. Seules les innombrables gouttes martelant la terre et le bitume saturaient la scène. En tendant l’oreille, on pouvait percevoir une voix complètement étouffée par la masse d’eau. 

Tombés à l’eau… Les propos de Georgina ne pouvaient que finir aux oubliettes. Sasha se mettait à la place d’Attaf, sous la douche, et elle n’entendait rien. Rien qu’un cri désarticulé, amorti par le rideau d’eau. En d’autres temps, on aurait pu dire “du vent”. Le résultat était le même. Les reproches étaient inaudibles. Ils lui passaient par-dessus. Et peu à peu, la voix de Georgina s’enrouait. Elle finissait par crisser, à faire des appels d’air. Qui sait ? Après tout, finirait-elle par épuiser ses griefs ?


  • On dirait que tu as raison… C’est fou de se mettre dans des états pareils, de s’entêter comme ça, tout ça pour que rien ne change. 

  • Tu le sais aussi bien que moi. Il suffit que quelque chose te mette hors de toi pour en vouloir à la Terre entière, et avoir envie de décharger ta colère sur tout ce qui bouge. C’est humain. Georgina a passé 2 années entières de sa vie à gérer cette maison, tant bien que mal. Ces derniers temps, je sentais bien qu’elle en avait plein le dos. Le reste n’est qu’un concours de circonstance. Elle a saisi l’opportunité qui se présentait à elle de bouger et celle de mon départ pour accélérer sa fuite. 

  • Comment ça ? 

  • Tu ne te souviens pas ? Au départ, Georgina et Jan offraient qu’on laisse notre surplus d’affaires à la cave ici en échange des semaines de loyers qui couvriraient notre voyage. Ce n’est qu’il y a un mois, quand tu m’as dit que l’on pouvait faire appel à tes cousins, que tout a basculé. J’ai dit à Georgina que je libérerais la chambre pour demain. C’est là qu’elle a annoncé à tout le monde qu’iels partiraient en même temps que moi et que les autres ont été pris·es au dépourvu, à devoir chercher une solution de logement en catastrophe. 

  • Un mois pour trouver un nouveau logement, c’est raisonnable non ? 

  • C’est plus compliqué que ça. Une recherche de logement, ça prend du temps. Il a fallu que ça tombe sur la période d’examens d’Attaf. Il n’a rien dit. On ne le voyait déjà pas beaucoup. Ça ne s’est pas arrangé. Je ne sais pas comment ils ont fait pour tenir avec autant d’obligations. 

  • Ça les a peut-être un peu pris de court, mais finalement, tu ne crois pas que c’était pour le mieux ? Écoute ce boucan juste deux secondes. Qui peut supporter ça plus longtemps ? Elle couine comme la vieille bascule abandonnée sur le terrain vague, chez nous. C’est repoussant. Tu y comprends quelque chose ? Moi, j’ai l’impression qu’on n’y distingue même plus le commencement d’un mot.

  • Oui, c’est complètement insensé. Elle le traite de profiteur et de sale voleur. C’est comme si nos soirées folles n’avaient jamais existées. Cette salade a réussi à plomber l’ambiance mieux que les vieilles blagues douteuses de Jan. Le pire, c’est que c’est moi qui l’ai achetée et préparée de A à Z. Mais Georgina a voulu tout gérer jusqu’à la fin. Elle a mis toutes les dépenses en commun en pensant bien faire. Et maintenant, elle ne veut plus en démordre… Entre ça et les torrents qui vont finir par inonder dehors, c’est à ne plus s’entendre, lâcha Gaël, complètement éteint.


Soudain, la chambre fut baignée dans un halo aveuglant de lumière. Le courant était revenu. Georgina s’était tu. Dans le silence, Sasha senti monter en elle une rancœur inattendue.   

  • Comment veux-tu qu’on s’entende puisque personne ne semble capable d’écouter dès que l’autre ose dire sa vérité. Regarde-toi, tout passionné de langue étrangère que tu es, mais qui n’y comprend absolument rien. Rien. Quand je t’interroge du regard. Rien quand je te fais signe de la main. Rien. Même quand j’appelle ton prénom. C’est trop étrange pour toi de vouloir un peu d’attention, ne serait-ce qu’une main pour répondre à celle que je tends vers toi ? C’est pourtant simple, non ? Il suffit d’ouvrir un peu ses yeux et ses oreilles. Dire ce qu’on a sur le cœur, même brutalement, ne fait pas de nous des monstres, Georgina ou moi.


Il regardait ses pieds, noyé de honte, étouffant un soupir. Ses yeux humides demeuraient fixes, complètement muets. Son visage dénué d’expression présentait un teint cireux, une mine livide et creusée. Sa barbe lui brûlait les joues. Leur épaisseur ne parvenait pas à dissimuler l’extrême tension de ses mâchoires, pressées l’une contre l’autre. Ses narines ne bougeaient plus d’un cil. Il retenait son souffle, dans une apnée inconsciente, comme s’il n’y tenait plus, comme s’il avait voulu disparaître, se dérober à cet instant insoutenable. Il savait qu’elle avait raison. Il semblait prêt à laisser sa tête percuter de plein fouet la porte encore entrouverte, et la laisser rebondir jusqu’à s’assommer. Il était rongé de culpabilité. Ça se voyait à l'œil nu, dans ce mouvement de recul, de retrait, comme un escargot qui se recroqueville. Elle avait touché là où ça fait mal, sur un point vulnérable de sa carapace déjà fêlée. Dans ce silence de mort, dans le dépouillement de cette posture pathétique, il finit par s’effondrer. 

Sasha s’écarta de justesse. Sa chute fut aussi la sienne. Elle en avait mal au ventre. Elle qui était venue pour réanimer leurs étreintes, elle qui mourrait d’envie de le prendre dans ses bras pour tout reprendre, elle était en train de l’étouffer. Dans ce contexte mortifère, c’était elle qui était venue tout troubler. Elle qui lui avait asséné le coup de grâce. Elle s’était murée dans son aveuglement. L’agitation, la rage, la haine muselée, tout faisait écho à ce qui se jouait dans son cœur depuis des semaines. Elle n’avait rien senti venir. C’était trop écoeurant, trop loin de ce qu’elle voulait être, trop monstrueux pour qu’elle l’accepte. Ce reproche s’était pourtant solidement accroché à elle et avait patienté insidieusement, jusqu’à trouver le moment propice pour se libérer innocemment. Et Sasha n’arrivait pas à ignorer le soulagement qu’elle avait ressenti en mettant en mot ce mal qui l’oppressait. Il fallait bien que ça sorte. Mais ce répit était éphémère. Ça n’avait rien changé. Au contraire, Gaël était allongé à côté d’elle, plus inconscient que jamais. À défaut de disparaître, il s’était évanoui. L’accumulation de stress, le manque de sommeil, le sentiment d’être dans une impasse, c’était trop pour lui, pour ses trop larges épaules et sa conscience trop étroite. Bientôt, il émit un ronflement sonore, puis deux. C’était fini, comme si ça n’avait jamais existé. Une dette dont on ne voyait pas la couleur, un déficit d’attention dévastateur, Attaf s’en lavait les mains et Gaël dormait dessus. Pourtant, il y avait quelque chose de réparateur dans ce sommeil. Comme si sa réaction avait fait la lumière sur la situation, mieux que l’ampoule, toujours incandescente au-dessus de leurs têtes. Il n’avait pas vraiment changé dans le fond, mais elle, Sasha, ouvrait les yeux. 

Elle pouvait enfin reconnaître ce mal presque animal qui l’animait. Elle n’avait jamais soupçonné l’existence d’un sentiment si puissant chez elle. Dans sa famille, la colère n’avait pas sa place. Elle n’avait pas le droit de cité. Le peu de fois où elle avait “piqué une crise” contre Terrence, son grand frère, sa mère les avait séparé·es, en lui disant qu’iels pourraient à nouveau jouer quand elle serait redevenue “civilisée”. Au début, cette réaction avait fait naître un profond sentiment d’injustice, renforçant un peu son mécontentement. Mais peu à peu, elle avait appris à se policer, à jouer à la perfection le rôle qu’on lui avait attribué. Au moindre signe révoltant, elle savait faire la morte, et passer sous silence la conduite que ses premiers instincts lui dictaient. À tel point que cette statue bien sage était devenue comme une seconde nature. Aujourd’hui, elle n’était plus qu’une simple et gentille psychologue, qui pose des questions, pour ne pas s’en poser. 

Redécouvrir cette énergie avait quelque chose de désarmant. Elle ne savait pas si elle pouvait s’y autoriser. Elle avait peur des conséquences. En parlant si timidement, au regard de ce qui bouillonnait en elle, elle avait désarçonné son amour. Qu’est-ce qui arriverait si elle l’ouvrait vraiment, cette boîte de Pandore ? Sasha se sentait piquée de curiosité. Elle était résolue à le découvrir. Les aventures qui se profilaient devant eux promettaient d’être animées, à l’image de cette première nuit. Tous ces rebondissements, cette intensité, ça n’avait rien à voir avec ce qu’elle avait imaginé. D’une certaine manière, c’était mieux comme ça. Le réel recèle des surprises si inattendues… Il faut le vivre pour le croire. 

Ébahie par ces revirements, un sourire au lèvres, Sasha se mit à presser ses bouchons d’oreille entre son pouce et son index. Elle se leva pour aller fermer la fenêtre. La pluie entrait en oblique dans la chambre. Les lampadaires étaient auréolés d’une couronne d’arc-en-ciel, comme des soleils miniatures. Machinalement, la jeune Française sortit son téléphone. Il indiquait 3:47am. Il n’était toujours pas midi chez elle. Elle resta là, à contempler les trombes d’eau. Les maisons alentour étaient invisibles, comme inexistantes. Personne ne remarquerait cette interminable coupure de courant, ni les cris qui avaient résonné ici, ni sa silhouette fatiguée, perchée sur le rebord, perdue dans ses pensées. Le rideau de pluie tombait sur ce drame insignifiant. Elle se prenait à espérer que le prochain acte dénouerait un peu les tensions au cœur de la pièce. En attendant, elle veillait tendrement sur celui qui l’avait attiré ici. Il occupait impunément tout l’espace disponible. Tant pis, ou tant mieux… La nuit lui ouvrait les yeux. Dans son sommeil, elle le retrouvait vraiment. Elle retrouvait la profondeur et la simplicité innocente de cet être en souffrance. Il était si beau malgré tout. Elle l’avait presque oublié. 


Soudain, il ouvrit les yeux et s’assit brusquement en gémissant. Il balbutia quelques mots incompréhensibles, dans une langue endormie. Il semblait complètement terrifié, comme s’il était au milieu d’un champ de bataille. “Non !” C’était le seul mot audible qu’il répétait inlassablement, à intervalle régulier. Il l’assénait non pas comme un refus ferme, mais comme une supplication, comme s’il priait pour être gracié. Chaque nuit avec Gaël, c’était la même chose, le même cauchemar. Ses terreurs nocturnes lui faisaient vivre un enfer d’amnésique, dont il ne gardait aucune mémoire le jour venu. Seul·es celleux qui partageaient ses nuits pouvaient témoigner de ces états d’agitation. Sasha était persuadée que le secret de ces moments pouvait révéler ce qui se tramait dans sa tête, et qu’il ne voulait pas voir, à l’ombre de son quotidien. Elle savait qu’il était inutile, voire dangereux, de l’approcher dans cet état. Il n’y avait qu’à attendre, que son somnambulisme immobile passe son chemin. Il dormait toujours, de toute façon. À quoi bon le réveiller ?


***


  • CHUD… BUDHI… JO !

  • FILS… D’UNE… BI*E… ET… D’UNE… CH***E !

Tout s’interrompit. Cette voix qui s’élevait des profondeurs de la nuit remuait les entrailles plus violemment qu’un coup de tonnerre. Elle emplit tout, amplifiée par le néant qui s’était peu à peu installé. L’ensemble des pièces de la maison, le moindre recoin vacant, jusqu’au plus minuscule insecte somnolant. Tout fut secoué de plein fouet, comme giflé par ces trois mots si courts et si incongrus. Dans l’accalmie naissante, ils éclatèrent comme des bombes sur l’horizon encore chaud. Leur carcasse chauffée à blanc se désintégra sur les contours encore fragile des quelques frêles heures de répis que les évènements n’avaient pas déjà démembrées. C'était sec, si puissant que ça se déchirait, comme une toile épaisse dont les fils solides se brisent les uns après les autres. Ça dépassait largement la simple irritation. Ce cri de rage si sombre et insondable terrassait tout l’épiderme. C’était presque métallique, digne du grognement d’un ours furieux. Cette violence animale rendait méconnaissable celui qui proférait ces paroles gutturales. La prière était loin, oubliée. Le contraste entre ces deux sons de cloche était saisissant. C’était le clair de lune et l’obscurité la plus totale.

Comme emporté par la secousse, Gaël se réveilla en sursaut. Il s’assit dans un mouvement mécanique, le souffle coupé, les yeux grands ouverts. En face, Sasha le dévisageait, dos à la fenêtre. Elle lui sourit, d’un sourire las, mais pourtant gorgé d’amour. Son regard hagard rencontra ses pupilles légèrement dilatées. Iels ne bougèrent plus, fixés dans cette posture pleine de délicatesse, tout en retenue. La brutalité du réveil avait laissé place à un instant de grâce inattendu, que leurs yeux traduisaient mieux que la voix la plus cristalline, la langue la plus affutée. Alors iels restaient là, à se contempler, sans oser lever quelque partie du corps que ce soit. Comme si la frontière entre cette veille et le rêve avait disparue. Comme s’iels redoutaient de rompre ce charme en respirant trop fort. Iels étaient pourtant bien au fait de la situation, de la tension éclatante qui ne décolérait pas. Peu importait. Iels se retrouvaient là, ensemble, dans la fugacité d’un instant. Tout pouvait arriver.  Iels n’étaient pas au bout. Ce n’était pas fini. Pas encore. Il restait tant de choses à se dire, tant à régler. Iels n’avaient fait qu'effleurer la surface. Leur environnement était sans dessus dessous. Le ciel continuait de se déverser sans retenue. Rien n’était vraiment paisible. Sasha lisait l’inquiétude dans ce visage rond et pincé. Il l’interrogeait, comme s’il lui demandait ce qu’il avait entendu. 

  • Tu as dû faire un sacré cauchemar. Tu gesticulais dans tous les sens. 

  • Je ne sais pas. J’ai entendu du bruit. Ça m’a réveillé. 

L’air perdu, il se mit à scruter le décor derrière Sasha. Il balaya la pièce en quête d’un indice. Au bout de quelques secondes, sa main droite vint machinalement gratter son ventre. Surpris par la texture de son T-shirt, il baissa la tête, vit ses chaussures et s’immobilisa. 

  • Ça ne fait rien. Ne t’inquiète pas. Moi aussi, j'étais en colère, depuis trop longtemps. Il fallait que ça sorte. Ça m’a fait du bien de commencer à vider mon sac. Après tout ce temps, passé à tout faire pour t’épargner de souffrir encore, à force de me taire, et de taire cette rage violente, ignorante, mais si présente, dans ce quotidien sans toi, à ne trouver que des mots vains et absurdes pour tenter d’évoquer mon mal de toi, j’ai fini par perdre de vue l’essentiel. Et ce soir, j’étais prête à éclater. J’étais complètement aveuglée par le manque. Alors, dès que je t’ai vu là, sur le tarmac de l’aéroport, à côté de tes pompes comme jamais, comme toujours, je me suis laissée gagner par la frustration. En me donnant raison, la suite des événements m’a tellement gonflée. Je revenais pour nous regonfler à bloc. Au lieu de ça, j’ai passé mon temps à t’attendre, alors que ça sentait le roussi absolument partout. J’ai eu la désagréable impression d’être un pauvre pompier pris au piège, comme si tout le monde était suspendu à mes faits et gestes, dans l’attente d’une psychologie miraculeuse, qui n’existe pas. J’en ai eu marre de ces situations qui se succèdent et qui se ressemblent beaucoup trop, à en dégouter de l’humanité. Mais au fond, tu n’y es pour rien. Je sais que tu te démènes avec ce que tu as, ce que tu es... Et que tout était pour le mieux. Je sais que je t’aime. Quand je te vois, c’est comme si tout mon corps devait lutter, pour ne pas t’approcher un peu plus, sentir ta chaleur contre ma peau, me blottir dans ton enceinte rassurante. Alors oui, je suis toujours en colère, et la nuit n’est toujours pas finie. Peut-être ne fait-elle que commencer pour certain·es. Mais mon coup de gueule m’a remis les idées en place. Tu n’es peut-être pas encore sorti d’affaire. Mais moi, j’ai les yeux grands ouverts. Et je suis prête à en découdre. Tu peux compter sur moi…


  • WHAT… THE… HECK !    

  • MAIS… QUE… DIABLE…

Tel un lion en cage qui feule en griffant les barreaux, l’enragé, qui s'époumonait à quelques mètres, parcourait la maison en tous sens, de long en large. Ses pas piétinaient lourdement le parquet. Ils semblaient appeler quelqu’un, ou quelque chose… Ils rodaient à l'affût d’une proie,  d’un petit reste d’énergie, n’importe quoi. Cette pulsion viscérale frappait les airs à tout rompre. Qu’espérait-elle vraiment ? Taper sur des nerfs, à vif, pour en découdre enfin ? Que croyait-elle, à balayer devant des portes closes ? Que déverser son ras-le-bol pourrait la soulager ? Qu’il était venu le temps de prendre l’indifférence en chasse ? Pleine d’impatience, cette expression, si forte, criait à s’égorger, sans tomber dans la vulgarité pour autant. C’était limpide, transparent. Inutile de chercher. Il allait falloir y passer, et s’expliquer, tôt ou tard.

Sonné, Gaël n’avait pas quitté ses pieds des yeux. Il les contemplait, comme s’il s’agissait de deux montagnes, inamovible. Se mettre debout, se relever… Et encaisser. Encore. Qu’avait-il fait pour assumer une telle charge ? De quoi l’accusait-on vraiment ? De s’être écouté, pour une fois ? Personne ne voulait lui faire de mal, mais tout le monde le cherchait. Désespérément, sans conviction, il entama son ascension, comme un dernier de cordée qui ne sait plus ce qu’il fait. Un mètre quatre-vingt. Simplement soulever son propre poids. Se décoller du sol. C’était pire que l’Himalaya. Le vide qui lui donnait le vertige était ailleurs. Il fallait se hisser au-dessus de ces avalanches de regrets et de rancœur. Il n’y tenait plus. Il n’avait plus le choix.

Ébahie, Sasha le vit alors sous un angle complètement nouveau. Personne n’aurait pu comprendre ce qui se jouait dans cette scène mieux qu’elle. Lui qui baissait toujours les bras, parfois même avant que les difficultés ne surgissent vraiment. Lui qui abordait chaque évènement à reculons. Lui que le courage avait abandonné au premier échec… À quand remontait la dernière fois où il s’était dépassé devant elle ? 

  • Tu es sûr que ça va ? 

  • Oui oui. Tu es prête à en découdre, alors il te faut un bon partenaire. À force de mordre la poussière, je finis par y prendre goût. J'me tape de savoir si je vais y passer. Tu as fait tilt. Je suis là… Pour une fois. 

  • Tu vas finir par me décrocher la mâchoire avec tes bêtises !  Mais tu as raison. On sera pas trop de deux pour s’étourdir encore un peu.

Le fou-rire les prit au dépourvu, à ne plus sentir leurs côtes. Sasha exulta.

Cette liesse était irréelle. Elle finirait par déchanter. Elle le savait. Elle doutait encore de la teneur de ce revirement. Ce n’était peut-être qu’un état passager. Il dormait peut-être encore. À quoi pouvait ressembler un somnambule dans ses rêves les plus doux ? 

“Bon, tu viens ? Je ne compte pas passer la nuit debout, moi.” Il l’attendait devant la porte entrebâillée, les jambes engourdies d’impatiences.

Avait-elle mal interprété son geste, ses paroles ? Avait-il vraiment fini par comprendre ? S’était-il vraiment relevé pour elle ? Lentement, elle se mit à le suivre. 

“La nuit debout”... Ce n’était pas des paroles en l’air dans sa bouche. Ça ne pouvait pas être un hasard. Iels avaient trop chanté ce refrain de Stéphan Eicher pour qu’elle ignore ce clin d'œil. Leur premier rendez-vous. Son point culminant. Quand il l’avait ramené chez elle dans la voiture crasseuse de ses parents. Elle ne faisait pas attention, jusqu’au moment où l'Helvète avait réveillé son passé enfoui. Cette complainte trouvait en elle une telle résonance. C’était les murmures d’une autre vie, la souffrance de son père, marié trop tôt, divorcé aussi sec, toujours nostalgique de cette première passion, quoiqu’on dise, quoiqu’on fasse. Cette histoire lui avait arraché le cœur. Il n’y avait que cette chanson pour l’adoucir, pour mettre un brin d’affection dans son regard d’endurci. Sa toute petite fille l’avait vite saisi. Avant même d’aller à l’école, elle poussait la chansonnette, dansant, les bras tendus vers cette figure si sévère, qui s’ouvrait soudain, en silence. Il ne disait jamais rien. Mais elle ne s’était pas mise à répéter toute seule.  Elle avait passé le plus clair de sa vie à chercher comment rafistoler cette tendresse abîmée… Gaël, lui, n’en savait rien, mais cette nuit-là, il y avait mis tout son cœur, toutes ses tripes. Juste comme ça, sans se poser de question. Elle en avait été complètement bouleversée. Quand il avait croisé ses yeux pleins de larmes, son air un peu simple l’avait prise au dépourvu. Elle avait ri de bon cœur et entonné les dernières phrases avec lui, comme si c’était la première fois.  



***


  • Sasha ? Tu es avec moi ? Tu trembles. Tu es sûre que tout va bien ? 

  • Oui… Oui. Pardon. Je repensais…

  • Guys ! Thank God ! What happened ? This is crazy !*

* Les gars ! Dieu merci ! Qu’est-ce qui s’est passé ? C’est de la folie !

Attaf était planté au milieu du salon, un classeur ouvert dans les mains, encerclé de feuilles volantes. Il était torse nu, seulement habillé d’une serviette portée comme un pagne. Ses claquettes traînaient en dessous de l’interrupteur, à côté de la salle de bain. Il respirait très vite et très bruyamment. Il les toisait, immobile, le regard inquisiteur, bien résolu à obtenir une justification à cette scène aberrante. 

Les néons révélaient désormais l’ampleur des dégâts. Il ne restait pas un seul carton intact. Tout était éventré, retourné, comme si quelqu’un s’était introduit dans la pièce pour la cambrioler. Des braqueurs de bougie… Qui allait gober ça ? Où se cachaient-iels à présent ? Il n’y avait pas de quoi être fier. Toutes les affaires étaient mélangées, pêle-mêle.  Il faudrait des heures pour tout remettre en ordre.


Comme une réponse se faisait toujours attendre, Attaf finit par soupirer et s’exclama : 

  • Let me guess : the Czechs are so greedy that they burgled their own house…*

  • They were looking for candles…**

* Laisse-moi deviner : les Tchèques sont si cupides qu’ils ont cambriolé leur propre maison.

** Ils cherchaient des bougies…

 

À la surprise générale, Attaf éclata de rire. Il avait commencé en levant les sourcils très haut. Ses épaules avaient accompagné le mouvement et il s’était esclaffé, comme incrédule. Comme s’il imaginait ses deux colocataires en recherche désespérée d’une bougie, prêt·es à y sacrifier l’ordre parfait des cartons, de toutes ses affaires… Son rire devint acide à mesure qu’il contemplait ce champ de bataille ridicule.

  • Please tell me they found one at least!*

* Pitié, dis-moi qu’ils en ont trouvé une, au moins !

Gaël montra la bougie au chocolat qui continuait de parfumer la cuisine, abandonnée. Ce fut le coup de trop. Attaf ne parvint plus à se contrôler. 

  • Wonderful ! What’s next ? What can they possibly do worse ?*

* Formidable ! Qu’est-ce qui va se passer ensuite ? Qu’est-ce qu’ils peuvent inventer de pire ?

Sasha n’avait jamais aimé ces questions qui n’en sont pas. Attaf se défoulait désormais, sur elleux, qui ne demandaient rien. Il se lâchait en regardant Gaël droit dans les yeux. Qui leur avait demandé de venir vivre ici, si loin de leurs lieux de travail, pour si cher ? Qui les avait mené·es en bateau, dans cette maison infestée de cafards ? Qui les y avait coincé·es ? Et maintenant qu’iels s’y étaient fait, qui les mettait à la porte, comme ça, avec un préavis en peine ? De qui se moquaient-iels ? Était-ce comme ça qu’iels avaient traité leurs ami·es ? Les avaient-iels pris·es pour des variables d’ajustement, des commodités ? Que croyaient-iels ? Qu’une soirée bien arrosée laverait les crasses impossibles à vivre ? Qu’une salade sophistiquée pouvait faire passer le goût rance de tous ces mois passés à ravaler leurs critiques ? 

Comment expliquer leur attitude ? Attaf et Rena partageaient leur salle de bain avec Georgina et Jan. Le jeune pakistanais avait gardé l’habitude de se laver avec une bouteille d’eau après ses passages au toilettes. C’était plus hygiénique que ce papier qui... étalait le problème plutôt que de rendre propre. Et bien, sa bouteille disparaissait. Chaque matin. Il avait eu beau l’expliquer, la replacer, encore et encore, ça ne voulait pas rentrer. Iels ne voulaient pas y mettre du leur, alors Attaf n’avait plus cherché. Il les avait laissé·es faire et s’était effacé. Qu’iels se débrouillent avec leur maison, elleux qui ne sont pas capables de se remettre en question. Attaf et Rena en avaient assez, assez fait les frais. 

En attendant, iels avaient du pain sur la planche. Une camionnette de location les attendait à 9h, iels avaient pris leur journée pour déménager. Il ne leur restait que quelques heures pour tout remettre en état. Attaf partit une dernière fois à la recherche des deux suspect·es, dans l’espoir illusoire de les voir réparer leur tort. Il revint un instant plus tard, seul, une guitare à la main, vêtu d’un caleçon et d’un T-shirt rayé. Il s’étendit sur le canapé humide, dehors, sur la terrasse, et commença à gratter. L’heure était grave, la mélodie ténébreuse, seulement accompagnée du cliquetis incessant qui s’abattait sur le toit. C’était le remède à ce trop-plein, à ces nerfs en pelote, qui vous possèdent et réveillent des pulsions animales. Gaël avait déjà assisté à des scènes similaires, mais mineures en comparaison. Attaf maîtrisait son instrument du bout des doigts, articulait avec intensité. La montée en puissance était envoutante. D’une nostalgie résignée, en arpège, la voix à moitié éteinte, une force décidée, aux accords plaqués, progressait peu à peu. C’était un aveu d’échec, qui témoignait de profonds regrets, mais qui regardaient vers l’avant avec détermination, malgré ce temps absurde, ces malentendus, ce présent chaotique. “Ne recule pas”...



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